Bande Dessinée: le nouveau western

On n'a cessé de déclarer le Western cliniquement mort. D'une
manière générale, les genres et leurs codes voient toujours, à posteriori, leur
effets délimités et leur durée de vie strictement définie dans un mouvement en
trois temps : naissance, zénith et mort.

Ainsi du Western au cinéma, art de sa pleine expression. Né
au début du siècle dans le fameux Great
Train Robbery
de Porter, le Western connaît ses années fastes sur grand
écran milieu des années 40 – début des années 50 sous l'impulsion de cinéastes
comme John Ford, Howard Hawks, Raoul Walsh, Delmer Daves ou Anthony Mann. Mais
dès les années 50, le genre est en crise. Comme « honteux » de n'être
que ce qu'il est, le western devient schizophrène : il en arrive à
méta-communiquer sur lui-même en se blindant de considérations (d'ordre
esthétique, sociologique, psychologique ou sexuel) peu ou pas prises en compte
jusque là. C'est ce que Bazin appelle le « surwestern », cristallisé
de la plus belle manière dans le Johnny
Guitar
de Nicholas Ray où c'est la femme qui porte le flingue tandis que
le dude gratte sa guitare (bonjour les allusions sexuelles…). L'arrivée de ce
que l'on a appelé « le western crépusculaire » – situés généralement
à la fin de l'épopée de l'ouest, les westerns crépusculaires présentent des
héros fatigués, dépassés par l'arrivée de la civilisation et la fin de la loi
du Colt au profit de la loi du Code (c'est le John Wayne du Searchers de Ford mais surtout du
sublime The Man Who Shot Liberty Valance
du même Ford) – semble mettre fin à la longue vie du genre. Tout semble avoir
été raconté. Si tout ou presque a probablement été dit certes, reste la manière. La cinéma
moderne (ou la télévision comme avec le récent et magnifique Deadwood) n'aura
de cesse de ressusciter le cadavre encore tiède du genre en en détournant plus
ou moins subtilement les codes quand ceux-ci ne sont tout simplement pas
convoqués dans des films qui n'ont en rien les apparences du western (c'est le
cas dans plusieurs films de Carpenter notamment).

Plus d'une fois la bande dessinée, d'abord de manière
« classique » et puis dans un grand souffle de modernité, s'est
frottée au genre, atteignant notamment des sommets de quintessence chez un
Giraud (Blueberry) ou dans la fantastique série d'Hermann et Greg (Comanche).
Exemples entre mille (Lucky Luke, Jerry Spring, Johnathan Cartland, Buddy
Longway
, Durango, Blacktown, Lincoln, etc.), mais probablement les plus marquants, forts et
singuliers d'une source qui ne semble finalement pas prête de se tarir.

En ce début 2007, deux nouvelles séries enracinées dans un
contexte western archétypique (cow-boys, indiens, shériff, saloon, flingues,
bordel, …) voient le jour. Leur intérêt premier résidant dans le fait qu'on les
doit à deux des auteurs les plus passionnants de la bande dessinée
contemporaine. Deux défricheurs bourrés de talent, qui n'ont de cesse de
questionner les codes de l'art séquentiel. En ce sens, leurs albums ne
pouvaient qu'offrir une vision originale et profondément personnelle du genre.

Dans le GUS de CHRISTOPHE BLAIN (Dargaud, 80p.), la grande affaire de ses héros, trio hétéroclite
de hors-la-loi, c'est : la
femme. Ou plutôt les femmes. Car si on y attaque à main armée
comme on va faire ses courses, si les giga bastons sont monnaie courante et le
meurtre jamais un problème, on s'y pose des tas de grandes questions du genre est-ce que je dois la rappeler ?, tu crois qu'une lettre c'est bien ?
ou encore est-ce que je lui plais ?,
en rajoutant pour soi, convaincu de sa propre simplicité, j'ai envie de baiser, moi. Comme dans son Isaac le Pirate, pur
bijou de réappropriation d'un genre, les femmes sont ces nébuleuses plus
précieuses que n'importe quel magot, aimantant un désir foudroyant aussi bien
que le doute, l'angoisse, la frustration, la totale incompréhension.
Inaccessibles même quand elles se donnent, elles sont l'élément perturbateur,
la vraie bourrasque dans des vies d'hommes pourtant incroyablement chaotiques. A
leur contact, les pirates les plus sanguinaires sont pétrifiés et les cow-boys les
plus impétueux redeviennent de petits enfants se tortillant sur eux-mêmes, la
tête basse, les joues rosies par l'émotion. Graphiquement, Blain impressionne à
nouveau par sa constante et indéfectible évolution. On adorait son style tout
en hachures et en couleurs franches, trouvant sa plus belle expression dans
l'époque Potron-Minet de la série Donjon, le voici qui tend de plus en plus vers
l'épure, adoptant un dessin plus rond, plus économe, abandonnant plus d'une
fois l'idée même de décor (personnages « perdus » au milieu de cases
monochromes ou de fond minimaliste). Epure graphique épousant parfaitement une
narration toujours plus visuelle, se passant régulièrement du moindre mot pour
privilégier ce qui a toujours prédominé chez Blain : le mouvement. Nathalie,
premier tome de GUS, n'est probablement pas son chef d'œuvre, mais constitue
une autre belle réussite, en forme de nouvelle avancée, dans la bibliographie
du Français.

Si Ned, le héros du BIG FOOT de NICOLAS DUMONTHEUIL (Futuropolis, 72p.), n'éprouve aucun mal à dégainer devant les
demoiselles, ça fait plus de deux mois qu'il n'a pas tiré sur un type. Plutôt
coton quand on est un tueur et qu'il s'agit d'honorer ses contrats. Et c'est la
moindre des bizarreries qui attend les protagonistes – Ned et son copain Zeb -
de cette nouvelle série. Car si Dumontheuil donne, en apparence, dans le
western pur jus, il y injecte surtout les obsessions et la folle dose de
surréalisme qui traversent son œuvre depuis le tout début. On découvrit en
effet Dumontheuil avec L'Enclave, récit
initiatique complètement allumé qui rappelait autant le théâtre absurde
(Beckett, Ionesco) que le mur floydien
d'Alan Parker. L'absurde, véritable cheval de bataille de Dumontheuil, minait
de l'intérieur l'enquête pseudo policière de sa plus éclatante réussite : Qui a
tué l'idiot ?
, plongée décapante dans un village (de) malade(s) qui
ressemblait à un hôpital psychiatrique sans grille ni blouse blanche, un zoo
d'homo sapiens piqués de delirium tremens. Mais l'imaginaire foisonnant de
Dumontheuil déclina dangereusement avec Malentendus qui manquait totalement sa
cible tandis que le diptyque du Singe et la Sirène s'embourbait dans
la caricature grossière et l'humour gras. Les deux tomes de La
femme floue
, délire onirique et joliment poétique, et le récent Roi
cassé
, récit d'après guerre surréaliste et inquiétant sous influence
célinienne, firent plus que redresser la barre. C'est sur cette même ligne qualitative que
s'inscrit Magic Child, premier tome de BIG FOOT. Dans ce western
façon Dumontheuil, tout semble permis : un vieux pendu givré devient père
adoptif d'un tueur orphelin au cœur sensible, un cowboy blackie passe son temps
à compter… même et surtout quand il est occupé en saillies nocturnes, une
vieille sorcière africaine vole le sexe d'un vendeur de poulets en lui serrant
la main, un laboratoire isolé produit du froid et dérègle les conversations
tandis qu'un Big Foot monstrueux sévit dans la montagne. Un joyeux
bordel, on l'aura compris, qui trouve son parfait équilibre entre éclatement du
récit et improbable cohésion de l'ensemble et donne vraiment très très envie de
lire la suite.

Au-delà du genre qu'ils investissent chacun à leur manière,
voilà deux albums qui partagent un même sens de la fragmentation, procédé
moderne s'il en est. Découpés en mini chapitres autorisant ellipses et sautes
temporelles, GUS et BIG FOOT dessinent, par petites
touches, des univers singuliers, attachants et, du coup, hautement
reKommandables.

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