Ile Bourbon 1730

 

Il y a quelques années, le simple nom de Lewis Trondheim sur un album dans le
rayon d'un magasin de bandes dessinées suffisait 
à en rendre l'achat indispensable et suscitait ravissement et
délectation à priori. Il faut dire
que le Français avait grandement contribué à flanquer un fameux coup de pied au
cul d'un art déclinant à l'envi des recettes au classicisme éculé dans une
totale absence de questionnement quelconque du médium. Drôle, subversif,
profondément personnel mais touchant dans les moindres détails à une sorte
d'inconscient universel, Trondheim semblait capable à lui tout seul de
renouveler de fond en comble un art qui prenait les poussières sur les planches
vermoulues de nos bibliothèques. C'était le temps béni de la folle
effervescence à l'intérieur de ce grand laboratoire d'expérimentation qu'est
encore aujourd'hui  L'Association (maison
cofondée par Trondheim), des premiers Lapinot (aaah Pichenettes !), des premiers Donjon, du premier Cosmonautes
du futur
avec Larcenet, …
Pourtant, peu à peu, Trondheim commença à répéter à outrance les recettes
nouvelles qu'il avait lui-même concoctées, donnant dans l'auto-caricature et
les automatismes creux. A tel point que l'auteur en fut le premier gêné.
Incapable de continuer, il préféra prendre sa retraite et questionner les
limites qu'il semblait avoir atteintes. Très vite néanmoins Trondheim réapparut
en librairie, sans changement radical d'ailleurs, étonnamment…  On sentait bien ça et là quelque volonté de
se renouveler mais rien qui ne nous empêche de penser que Trondheim avait
remisé quelque part bien loin dans sa tête ses saines remises en question.

Aujourd'hui, à dire vrai, c'est plutôt le
nom d'Appollo sur la couverture de
cette Ile Bourbon 1730 qui aurait tendance à en justifier l'achat et
à éveiller le plaisir des sens antérieur à toute lecture. Scénariste exigeant de
Fantômes
Blancs
et surtout de La Grippe Coloniale, excellente série en puissance qui, dès son premier tome, a réussi à trouver un ton et créer un univers tout personnel mais bêtement
comparé par la critique au Isaac le
pirate
de Blain, Appollo habite l'Ile de la Réunion depuis l'enfance. Il  y organise notamment un festival BD. L'occasion
entre autres de rencontrer un auteur scandinave (Appollo pense tout
naturellement que Trondheim est Norvégien) qu'il admire beaucoup : Lewis
Trondheim. De cette rencontre naît une amitié qui se nourrit bientôt d'un
projet : la création d'une grande fresque sur la fin de la piraterie à
l'Ile Bourbon (Ile Bourbon est l'ancien nom de l'Ile de la Réunion).

Ainsi cette Ile Bourbon 1730
concrétise cet ambitieux projet. Et de quelle façon ! Superbe récit d'une
piraterie mourante, fascinant réceptacle d'idéaux déçus, Ile Bourbon 1730 combine
le meilleur d'Appollo scénariste avec le meilleur de Trondheim dessinateur mais
aussi scénariste (Trondheim a mis énormément du sien dans les dialogues et certaines
situations c'est évident mais c'est comme si Appollo avait filtré tous ses tics d'écriture pour n'en garder que l'excellence). C'est dire le niveau, himalayen, auquel se hisse cet
album, hyper actuel dans sa réflexion sur les conflits d'ordre géopolitique, la
soif de pouvoir, les utopies plombées, les vieux rêves de liberté et
d'harmonie. On n'avait pas lu depuis longtemps un album aussi fin, récit
d'aventure d'apparence classique charriant dans son sillage, telle une
bouleversante lame de fond, une pléthore de personnages forts aux destinées subtilement
croisées, éclairé par un (des) regard(s)d'une rare intelligence tant au niveau
de la forme (découpage précis et quasi cinématographique, narration impeccable)
que du fond (hyper documenté, l'album a l'intelligence de s'assumer pleinement
comme une œuvre de fiction à part entière).

Pour l'un, l'autre ou les deux noms trônant
sur sa couverture, pour la fascination enfantine exercée par les histoires
de pirates, pour le bonheur sans âge de dévorer compulsivement un grand album
de bande dessinée, épique, grave, drôle et touchant, qu'importe : toutes
les raisons sont bonnes pour se plonger dans cette fantastique Ile
Bourbon 1730
.

 

Delcourt,
coll. Shampooing, 288 p.

Ajouter un kommentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

Créez votre avatar avec Gravatar