Bill Callahan: Woke on a Whaleheart

Qu'ont-ils, tous ces parias de l'americana déglinguée, à
succomber, au moins une fois dans leur carrière, aux sirènes sirupeuses de la
respectabilité ? Pour une Cat Power faisant corps avec les légendes
de Memphis le temps d'un bel album de ballades soul (The Greatest), combien de garnements mis au pas, combien
de mavericks encagés, combien de
sauvageons écrasés sous leurs fantasmes de communion avec le grand public ?
Quand Will Oldham (Palace Brothers,
Bonnie « Prince » Billy
) se mit en tête de réenregistrer
son répertoire cabossé aux côtés d'affreux sessionmen à santiags de
croco, le résultat fut à peu près aussi calamiteux que sa garde-robe. Le jour – cérémonie
des Oscars 1998 – où Elliott Smith fut prié de planquer ses tatouages
sous le blanc immaculé d'un smoking de location dans la perspective de divertir
un tout-Hollywood indifférent à son génie, nous fûmes bouleversés de le voir
aussi penaud, aussi mal dans sa peau (ultime coup de poignard de la soirée, le My
Heart Will Go On
de Céline Dion fut considéré comme une meilleure
chanson que son sublime Miss Misery).

C'est au tour de Bill Callahan, autre doux, dur et
dingue de la folksong maniaco-dépressive, de tourner le dos à son petit système
autarcique pour faire les yeux doux à une audience plus mainstream, rétive aux bricolages, aux jérémiades et aux techniques
d'enregistrement basse-définition. Sur Woke on a Whaleheart,
Callahan sacrifie le pseudonyme de ses années de misère – Smog - et
se réinvente en crooner à Stetson pour dondons du Tennessee : entouré de
violons hillbilly, accompagné d'un chœur gospel aligné face à d'antiques et
classieux micros sur pied, il chante comme s'il se produisait pour le Grand Ole
Opry, mythique show radio enregistré depuis les années 1920 sur la plus célèbre
scène de Nashville. On doit le respect à une telle institution, on ne se
présente pas à elle en espadrilles, la guitare électrique en bandoulière, la bave
aux lèvres et des gros mots plein la bouche. Callahan a
composé une suite de chansons dignes du lieu, de son histoire, de son
public : sages, bien coiffées et plutôt acoustiques.

La dynamique du disque elle-même épouse les contours de ce
que à quoi ressemblerait probablement ce concert fantasmé. Aussi est-ce un Bill
Callahan intimidé, peut-être même un peu craintif, qui s'avance sur les planches :
il lui faut deux titres timorés (From the Rivers to the Oceans,
puis Footprints) pour tâter l'eau de ce temple redneck,
engranger quelque confiance, trouver la bonne respiration. Celle qui lui
permet, quand vient le temps de la griserie, de lâcher avec un détachement
assez irrésistible deux perles étincelantes (Diamond Dancer et
Sycamore), dont les mélodies impeccables, distillant une euphorie
sereine, sont appelées à rejoindre Blood Red Bird, I Moved
In
,
Teenage Spaceship ou Rock Bottom Riser au
firmament d'une discographie entamée en 1990 et très régulièrement visitée, depuis,
par le génie. Franchement, on imagine mal le public de Nashville résister à la
belle grosse voix de Callahan, pâteuse et précise, quelque part entre Johnny
Cash
et… euh… un grizzly attaqué à la fléchette tranquillisante !?
Si l'on excepte Nixon, chef-d'œuvre country-soul de Lambchop,
jamais musique de garçon-vacher ne fut interprétée avec une telle
onctuosité. Il est loin le temps de l'autiste qui beuglait « I'm gonna
be drunk, soooo druuuuuuuunk / At your WEDDING !! 
» à destination
de la tête de cerf accrochée à la paroi de sa cabane en rondins…

Evidemment, l'état de grâce, par définition, n'est pas moins
éphémère que la bulle de savon flottant dans une fabrique d'éperons. Dès The
Wheel
, le petit numéro de cowboy manucuré commence à lasser. Sévère. On
aime quand même bien Night, berceuse efficace, ou le
clopin-clopant Honeymoon Child, pour sa mise en son spacieuse et
les jolis grincements que la pression des doigts arrache aux cordes de guitare.
Mais nos poils désormais restent désespérément couchés sur nos avant-bras. Callahan,
on l'aimait mieux pouilleux qu'endimanché. Ses mélopées, on les préférait
plongées dans le brouillard toxique d'une mélancolie crampon que noyées sous le
clinquant d'une production ripolinée. Et pourtant, rien à faire, on ne lui en veut
pas trop d'être devenu ce cowboy apaisé et épanoui, maître de sa vie, de sa
voix, de son art et de ses effets. On s'emmerde un chouïa, c'est vrai, mais les
fauteuils sont moelleux. Alors, ça va. Dans l'attente impatiente du retour de
la dèche et des idées noires…

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