The Chemical Brothers: We Are The Night

Quand, de reformations en revivals, le rock ressemble souvent à un atelier
gériatrique, la musique électronique fait, elle, figure de bastion du jeunisme
pur, dur, bête et méchant. Sa fringale de chair fraîche est telle que les
laisser-passer pour la hype s'y périment au bout de deux saisons ; les
renouveler s'avère particulièrement ardu. (Les gars de Justice sont
prévenus.) Gageons pourtant qu'il n'en sera pas éternellement ainsi et que la
techno aura elle aussi, un jour, son parc de dinosaures mort-vivants, au regard
éteint, aux mécanismes grippés. Signe, d'ailleurs, qui ne trompe pas : le
genre commence à abriter deux ou trois institutions en passe de devenir vénérables,
à la fois jalons historiques et étalons contemporains : les Underworld, Daft
Punk
et autres Chemical Brothers

Ramener Tom Rowlands et Ed Simons au rang de gardiens de musée radoteurs et
arthritiques serait toutefois profondément injuste, pour des tas de raisons. En
quinze ans de carrière, pas l'ombre, chez les Londoniens, d'une manœuvre bassement
opportuniste. Régulière comme une clepsydre, leur production n'a jamais flirté
avec l'indigne (seulement avec la redite, à de rares reprises) et leur absence
d'image est tout à fait rafraîchissante, les deux gaillards se contentant, pour
occuper le terrain médiatique, de balancer une douzaine de titres tous les deux
ans. Plus une poignée de DJ-sets estivaux où ils se laissent sciemment écraser
par les visuels stroboscopiques que ne manquent pas de diffuser une batterie
d'écrans géants. Plus ploucs que starlettes, un peu geeks mais pas
bidons : c'est comme ça qu'on les aime.

Ce mélange éminemment sympathique de compétence, de modestie et
d'efficacité explique que l'on retienne ses coups quand l'envie nous prend de
taper sur les frangins. On fut à deux doigts de descendre en flammes, par
exemple, leur dernier single en date, Do
It Again
, de crier sur tous les toits qu'il était simpliste,
répétitif, périmé, du mauvais Yello.
Arrogants que nous étions : non seulement le morceau révèle à l'usure
d'improbables subtilités – et finit même, en insistant, par exciter l'un ou
l'autre de nos synapses – mais il flamboie carrément dans sa version album, que
subliment quelques retouches fort bienvenues. Il faut dire que le présent disque
est un écrin autrement plus seyant qu'une vidéo pixellisée sur YouTube ou une
playlist fourre-tout de Pure FM. A l'instar du meilleur disque du duo à ce
jour, Surrender (1999), dont il est un peu la version bis, We
Are The Night
est
profilé comme un album, un vrai :
constant dans l'inventivité, diversifié dans ses ambiances, visité par des voix
en état de grâce, superbement mis en son.

Ce qui impressionne le plus ici, c'est le côté montagne russe ou safari
sonique : Rowlands et Simons nous embarquent dans un périple parfois éreintant,
souvent époustouflant, toujours imprévisible. Leitmotiv de l'album : There's
no path to follow
. Dans le mille. C'est de cela, précisément, qu'il s'agit :
une heure de hors-piste dans l'électrosphère, sous la conduite de guides spécialement
chevronnés. Des grognements de cyber-sangliers de l'intro à la berceuse finale,
on ouvre grand les oreilles, histoire de ne rien manquer de ces paysages arides
ou luxuriants, richement contrastés.

Au final, on en est quitte pour un marabout-de-ficelle plutôt fascinant. Une
autoroute rythmique à six bandes (We
Are The Night
) nous conduit à toute berzingue au cœur d'un cyclone
fluorescent (All Rights Reversed, où les Klaxons font de l'ombre à leur
propre Atlantis to Interzone). Ce cyclone nous soulève,
nous secoue dans tous les sens, finit par nous déposer au pied d'une cabane de
pêcheur (The Salmon Dance). Un drôle de rappeur (Fatlip, de Pharcyde) nous y accueille, se fendant de cabrioles vocales synchronisées
aux soubresauts d'un poisson fraîchement arraché à de sombres profondeurs lacustres,
bordant elles-mêmes de vastes terres brûlées où de
monstrueuses turbines soulèvent des montagnes de suie (Burst
Generator
, terril himalayen et sommet dark du disque). Etc. Ainsi passe-t-on
sans cesse, avec une fluidité toute onirique, du métal au plastique, du bulldozer
au pogostick, du noir d'encre au flashy et inversement, parfois dans un même
morceau, comme ce Battle Scars dont les sonorités ludiques (harpe et
xylophone) sont assombries par l'interprétation quasi funèbre du folkeux Willy
Mason
, méconnaissable.

On a douté très fort, on a eu très tort. Si le génie absolu est sans doute hors
de portée des Chemical Brothers, leur savoir-faire force l'admiration tout au
long de ce trip méritant
infiniment plus que la chape de scepticisme et d'indifférence polie qui menace désormais leur
production. Il est d'ailleurs très tentant d'interpréter The Pills Won't
Help, You Know
comme un adieu douceâtre, serein et légèrement désabusé
aux paradis chimiques. Puisse cette belle ballade psychédélique marmonnée par
Tim Smith (la marmotte barbue de Midlake) s'avérer un chant du
cygne ! Les frangins signeraient là une sortie de toute beauté. Au sommet
de leur art.

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