The Sopranos : Episode 86
Le ciel ? noir. Les amis ? morts ou presque. La famille ? un bordel sans nom. La thérapie ? un échec. On avait laissé Tony en isolement, un fusil d’assaut à la main pour faire face à la guerre qui a éclaté avec New York. On le retrouve dans son train train quotidien alors que le ciel du New Jersey se dégage par enchantement pour la dernière fois…
CE QUI SUIT EST ÉVIDEMMENT BOURRÉ DE SPOILERS [DU VERBE TO SPOIL QUI, IRONIQUEMENT, SIGNIFIE ... GÂCHER !]
Le siège d’HBO est comparé au fort de Rio Bravo depuis la diffusion du dernier épisode de THE SOPRANOS dimanche dernier. Les fans ulcérés sont allés jusqu’à planter le site web de la chaîne qui a encouragé David Chase, créateur de la série mafieuse devenue culte, à pondre cette saison 6 bis, la dernière des dernières, qui nous a pris pour des jambons pendant des mois. Comment éviter le piège ? THE SOPRANOS, c’est presque 10 ans de révolution télévisée qui passe par 4 saisons éclatantes, une cinquième en demi-teinte et une dernière qui se termine sur le ventre après une fausse note regrettable. De mémoire, on a plus assisté à un tel fiasco de frustration depuis le final de TWIN PEAKS en 1991 à la différence que des deux David, Lynch était encore dans une passe où il respectait son public. Les choses devaient changer avec INLAND EMPIRE , mais à l’époque, le réalisateur de WILD AT HEART sauve les meubles de la flotte dans laquelle la production a décidé de noyer sa série. Sa méthode ? Un épisode au ralenti, bourré de digressions et de brises vitesses (rhaaaa ce petit vieux qui traine la patte dans la banque !) qui s’achève sur un dernier plan ouvert aux spéculations les plus folles alors que les destins des autres personnages n’ont, pour la plupart, pas été solutionnés. « Parce que la vie continue à Twin Peaks… » dira Lynch pour justifier sa démarche non omnisciente et le fan d’admettre aujourd’hui qu’il avait raison. Plus de 15 ans après sa “fin”, la série n’a rien perdu de son aura allant jusqu’à poser les jalons d’une blogosphère avant l’heure qui a maintenu le show en vie jusqu’à sa sortie en dvd aujourd’hui.
David Chase est un grand fan de David Lynch. Il l’a souvent dit et plus d’une comparaison artistique ont déjà été faites dans ce sens. Il faut dire que les deux David ont définitivement changé l’univers des séries pour le faire évoluer vers ce qu’on conçoit aujourd’hui, mais en lieu et place de notre ami aux cheveux gris, c’est la petite gueule prétentieuse de David Chase qui méritait de se faire écraser sous le pneu bien gonflé d’un SUV. Car dimanche soir, aussi bien au Bing que chez Satriale, tant au Vesuvio que dans une certaine maison huppée voisine du domicile des Cusamano, la lumière s’est éteinte. Brutalement. Loin de Twin Peaks, dans un endroit qu’on appelle le New Jersey, la vie s’est arrêtée. A qui la faute ? Ne cherchez pas trop loin. La pression est certes venue d’HBO, mais le dernier épisode de la série (6×21) est entièrement écrit et réalisé par Chase qui s’inspire tellement de la conclusion de TWIN PEAKS qu’on nous force désormais à classer les deux David sur les bâtons d’une échelle alors qu’ils étaient autrefois voisins de pallier. Grisé par la notoriété et le pognon, l’élève fait nettement moins bien que le maître. S’il tient compte du public qui a fait sa fortune, c’est pour mieux lui rappeller qui tire les ficelles sans entraves. En nous baladant à contre-sens, il nous force à être, nous-aussi, les pantins de son théâtre le temps d’une dernière pièce moins chic simplement parce qu’il n’a plus le coeur de la mettre en scène soigneusement.
Le rythme lent et les digressions sont là (toute cette histoire à la con sur l’élan écolo d’AJ et sa reconversion éclair en producteur hollywoodien alors que les précieuses minutes s’égrènent et que le show vit ses derniers instants, l’histoire de Paulie et du chat « réincarné » qui constitue peut être une lointaine, mais ridicule explication des allusions boudhistes faites durant le trip de Tony dans l’autre monde … ) et la fin ouverte ponctue, comme prévu, ce rendez-vous avec les millions de fans qui attendent qu’on les remercie. Sauf que Chase a allumé tellement de signaux qu’on peut difficilement ignorer ce qui arrive à Tony pendant la chape phonique du générique final. Un épisode plus tôt, T caresse le fusil d’assaut que Bobby « Bacala » lui a offert. Il se remémore cette discussion où il était question de ce que l’on ressent dans les derniers instants de sa vie quand on se fait plomber. Quelques minutes avant le cut to black assassin, Chase se sert même des lèvres de Tony pour nous faire la morale. Il s’adresse à Paulie qui pense avoir vu la vierge et qui se méfie du chat qu’il soupçonne d’accueillir l’âme d’Adriana : Il ne faut pas toujours vouloir tout interpréter et voir trop de choses où il n’y a rien ! Chase a des couilles de nous balancer une sentence pareille après avoir consacré un épisode par saison au moins à des rêves prémonitoires sans oublier un des fondements même de la série qui repose sur la psychanalyse, science justement basée sur l’interprétation. C’est une insulte dirigée vers la chaîne d’abord, une atteinte au public ensuite et le titre de l’épisode (Made in America) sonne maintenant comme une fatalité aussi bien qualitative que financière à laquelle le show n’avait pourtant jamais cédée jusqu’à présent !
Arrive cette dernière scène qui s’habille de magnifique et qui commence par tenir ses promesses. Les 5 dernières minutes, pleines de tension, nous plongent vraiment dans la peau de Tony et de sa parano comme annoncé durant la promo. C’est de loin le moment le mieux filmé de l’épisode, même s’il est sectionné. Ailleurs tout est maladroit. Des coupes rapides aux décapitations et désamorçages en tout genres. On ne compte plus les petites séquences mal montées en guise d’épitaphes pour Syl à l’hopital, Oncle Jun’ à l’asile, Janice en deuil ou Leotardo qui, une fois de plus après son arrêt cardiaque en fin de saison 5, voit stupidement annulée la grosse guerre des familles anticipée par le public et présumée inévitable suite au final de l’épisode précédent. Hocus Pocus et bada bing ! 11 secondes de noir et ce n’est pas votre cable qui déconne. C’est juste la fin des Sopranos.
La gaucherie du passe-passe est d’autant plus vulgaire qu’on ne voit pas très bien qui veut encore la peau de Tony après tous les rafistolages qui ont précédés. Il suffit de se remémorer la conclusion bâclée de la relation Soprano/Melfi ou la révérence de Christopher qui prend aujourd’hui une dimension tellement vaine quand elle aurait pu être l’intro de LA dernière symphonie du Soprano en chef. Avec ses rares grands moments, son manque évident d’humour, aussi noir soit-il, ses lacunes dans l’écriture des dialogues, la sortie misérable de ses plus grandes figures (Junior, Sacrimoni, Chris, Sal, …) mais aussi un sentiment généralisé de flottement et un rattachement trop ténu à sa mythologie, les deux salves de cette sixième et dernière saison sont bien faibles pour rivaliser avec le monument érigé à la gloire des saisons précédentes. On aurait du le voir venir de loin, comme on capte le dernier clin d’oeil au GODFATHER de Coppola fait par ce type louche qui pousse la porte des chiottes, comme on sait si bien le faire pour un des navets sauce PRISON BREAK ou un 24. Ici quedalle ! Le respect l’emporte et nous nique à quatre pattes.
Comment se résigner à rapprocher deux catégories de divertissements télévisés que tout semble séparer ? Révérence ou nostalgie font que nous ne sommes jamais allés jusque là. Et notre manque d’audace n’aura d’égal que la déception qu’il engendre lorsque arrive l’oblitération de toutes les attentes. On se disait que Chase pouvait encore nous faire un coup à la Alan Ball (l’auteur s’est servi du final magistral de SIX FEET UNDER pour gommer les erreurs de sa dernière saison qui souffrait des mêmes symptômes). Aussi immoraux soient-ils, on pensait que l’auteur aimait encore ses personnages que nous détestions tant apprécier, mais que nous aimions malgré tout. On avait tort.
Chase mise sur le débat qu’une telle fin suscitera pour obtenir l’effet TWIN PEAKS et s’offrir, pourquoi pas, le luxe du copycat jusque dans une déclinaison grand écran. Cette dernière est pourtant fort improbable quand on connaît le total dédain que James Gandolfini a adressé à son personnage ces derniers temps, n’hésitant pas à manifester son soulagement d’en finir une bonne fois pour toute avec Tony Soprano. On chuchote aussi que la véritable fin serait uniquement disponible en dvd, comme si THE SOPRANOS avait besoin d’un marketing à la STAR WARS pour vendre ses galettes. Mais même si c’était vrai, même s’il fallait encore attendre un peu après tout ce temps passé à languir (seulement 6 saisons en 9 ans !), où retrouverons nous ce russe vindicatif perdu dans la neige depuis tout ce temps ? Où assisterons nous au retour passionnel de Furio ? Où rencontrerons-nous enfin Kevin Finnerty et toute la symbolique boudhiste qui l’entoure ? Peut-on encore demander où sont partis ces foutus canards ?
A toutes ces questions et aux autres qui se bousculent dans l’enfilade, une seule et unique réponse à laquelle David Chase a accepté de répondre : dans ton cul pauvre connard de fan, là où il fait bien noir!


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