JOE MATT est épuisé
Né en 1963 à Philadelphie, Joe Matt reçoit une éducation catholique qui va fortement marquer
sa vie et son œuvre. Après des études d'art, il travaille comme livreur de bd
et comme coloriste. Il commence alors à dessiner de courtes histoires qu'il
publie sous forme de fascicules sous le nom Peepshow.
Appellation tout à fait révélatrice de son travail puisque ces fascicules,
entièrement autobiographiques, interpellent d'emblée par leur absence totale de
pudeur. Matt y décrit son quotidien partagé entre la réalisation de ses
planches (il se dessine en train de dessiner), sa collectionnite aiguë, sa
petite amie Trish et son amour de la glande. Rien d'extraordinaire à première
vue, si ce n'est qu'il s'y livre sans aucune forme apparente de distanciation
et sans aucun ménagement pour sa propre personne. Ainsi son art s'apparente à
une entreprise d'auto-démolition systématique qui en devient vite fascinante.
Surtout que le gars Joe Matt semble cumuler toutes les tares possibles et
imaginables de la gente masculine : radin, égoïste, veule, sale, asocial,
frustré, aigri, rabat-joie, trouillard, névrosé, obsédé sexuel, masturbateur acharné… Chaque situation de son
quotidien le dévoile sous un jour toujours plus médiocre. Et le fait qu'il ne
peut s'empêcher justement de reproduire ses pires comportements dans ses bd est
d'autant plus vertigineux. Non seulement Joe Matt est odieux et il ne s'en
cache pas, mais en plus il semble n'éprouver aucune hésitation à se montrer
lamentablement humilié. En même temps, le personnage a quelque chose de
touchant en ceci que – morale judéo-chrétienne et culpabilité qui en découle oblige
- il lui semble impossible de ne pas avouer jusqu'à ses égarements les plus
honteux.
Certains ont fustigé le voyeurisme intrinsèque de ce genre
d'entreprise. Tant pis pour ceux-là, ils sont passés à côté d'un des auteurs
les plus justes et les plus inventifs de ces dernières années. Car non content
de traiter des sujets les plus tabous avec une impudeur et une lucidité
stupéfiantes, Joe Matt maîtrise et joue avec les codes narratifs de la bande
dessinée de manière réjouissante. D'abord, ses histoires lamentables sont à
pleurer de rire. Ensuite, il parvient – ceci est surtout valable pour ses
planches les plus anciennes – à dynamiser ses histoires quotidiennes en jouant
sur la taille des cases, sur la mise en page (il structure sa page en spirale,
il fait communiquer des cases entre elles à travers la page) ou en utilisant
intelligemment l'adresse au lecteur. Au final, son travail se révèle d'une
liberté, tant au niveau de la forme que du fond, rare voire unique.
Il y a quelques semaines, Seuil sortait chez nous le nouveau
recueil des (non-)aventures de Joe Matt : Epuisé. On se le gardait
de côté pour les jours de dèche, se réjouissant d'avance de sa drôlerie
impudique et de sa profonde justesse. Hélas, pour le coup et pour la première
fois, nous voici déçus, et pas qu'un peu. Qu'est-il arrivé à Joe Matt ?
Entre conversations pesantes avec ses potes les auteurs Seth et Chester Brown
et revue ultra détaillée et sans grand intérêt de sa manière, inimitable il
faut bien le dire, de compiler ses cassettes pornos, il n'y a vraiment pas
grand-chose à se mettre sous la dent ici. Rien de nouveau côté contenu, pire
même : le lamentable prend aujourd'hui le pas sur le comique, tandis qu'on
est limite scandalisés par la paresse formelle d'un ouvrage incroyablement plat
et figé. On conseillera donc aux lecteurs de se (re)plonger avec délice dans
les anciennes œuvres de Joe Matt éditées chez nous (Strip-tease, Peep Show, Les Kids) et de faire l'impasse sur
cette grossière erreur de parcours.


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