Cocoon: My Friends All Died in a Plane Crash

Le
plus chouette avec les surprises, c’est qu’elles peuvent surgir de n’importe
où. Ainsi de Cocoon : on aurait bien
ri si on nous avait prédit qu’un jour nous tomberions raides dingues d’un duo auvergnat.
Et pourtant, pourtant : blocage total, depuis des semaines, sur cette
merveille de folk chuchoté et de pop susurrée, apparue on ne sait trop comment
du côté de Clermont-Ferrand. Notre cœur de pierre, qui d’ordinaire carbure à l’ironie,
si souvent gonflé du cynisme de celui que plus rien n’émeut, fond comme margarine
au soleil à l’écoute des douze titres de ce premier album, splendeurs toutes
simples dont la qualité oscille de l’exquis au sublime – Cliffhanger, n’en citons qu’un, vous tirerait des larmiches dans un
wagon bondé (quelle honte, quel bonheur).

Des
tristement méconnus Married Monk aux
affreusement sous-estimés Herman Düne,
la France est décidément le secret le mieux gardé de la planète pop, une fourmilière
d’artistes à l’écriture souple et déliée, aux mélodies de haut vol, à l’interprétation
au-delà de tout éloge. Toutes qualités avec lesquelles jongle Cocoon, pas moins
à l’aise sur les ballades aux allures de périple intérieur (Seesaw, Paperboat)
que sur les comptines enjouées (Chupee) ou les chansons de circonstance
(dont la meilleure Christmas Song jamais écrite par Sufjan Stevens).
Ces prodiges d’inventivité évoquent sans les singer les arabesques enivrantes du
meilleur Elliott Smith, la sophistication jamais ramenarde d’une Laura
Veirs
ou l’americana magnifiquement indolente d’Iron & Wine ou Sparklehorse
: c’est à ce niveau que ça se joue.

Du
haut de leurs vingt ans, Mark Daumail et Morgane Imbeaud ont en effet déjà
atteint la plénitude de leur art : la perfection, sur ce coup d’essai, est
constamment tutoyée. Il y a d’abord cette complémentarité vocale, qui confine à
la magie : quand ces deux-là chantent à l’unisson, sur Vultures par exemple, le plus petit poil
de cul se hérisse recta, façon cage de Faraday. Prenez ensuite ces arrangements
dont la subtilité le dispute à la somptuosité, trouvailles minuscules et
géniales, source permanente d’ébahissement et de béatitude – ah ! ce piano
western à la Matt Suggs (On My Way) ; ah ! le final ivre d’Owls, cette trompette, cette clarinette pompettes ; ah ! ces
arpèges de banjo égrenés comme un vieil air de boîte à musique (Hummingbird). S’en lassera-t-on, à la millième
écoute ? Rien n’est moins sûr.

Et
pour couronner et déniaiser le tout, y ajouter encore – si besoin en était – un
petit supplément d’âme, il y a la naïveté factice de textes drôlement désabusés,
poivrant juste ce qu’il faut le plus acidulé des sucres d’orge : « Santa
Claus won’t come tonight / He is never late / The reindeers may have been shot
in the skies / Of the USA », « We have been to many churches / But we
never believed » ou, tant pis pour le tabou pop, ce « I
hate birds » répété ad nauseam, jusqu’à l’étranglement, sur fond de
violoncelle gémissant, à la fin du déchirant Tell Me (titre qui, miracle, permit au duo de remporter le derniers
concours CQFD des Inrocks, au nez poudré et à la barbe de trois jours d’une
ribambelle de néo-rockers à papa).

Au
fond, il y a bien quelque chose de l’Auvergne, de ses volcans endormis, cracheurs
de feu devenus molles collines, dans le songwriting faussement apaisé de
Cocoon, dans ces chansons douces d’après la catastrophe. Ne pas se laisser
abuser par le moelleux, par les rondeurs affables : on a beau s’allonger dans
la verdure pour contempler, mains croisées sous la nuque, le ballet des lucioles
ou la métamorphose des nuages, un magma d’émotions rouge sombre bouillonne sous la surface, une
formidable tectonique (des claques) complote en profondeur, des choses terribles se trament
sous nos petites fesses. 

On le sait, on le sent et pourtant
ce qu’on est bien, dans notre nouveau cocon. Confortable et bouleversant, My Friends All Died in a Plane Crash porte haut la marque des
tout grands disques : ce spleen délicieux que seule la musique, en de
rares occasions, parvient à nous inoculer. Envie impérieuse de se faire
porter pâle où que l’on soit, de tout envoyer bouler quoi que l’on fasse, et de
filer fissa à la maison, pour l’écouter, ce bijou, encore et encore et encore,
pelotonné dans son plaid préféré. Cocoonons, les amis, cocoonons !

                                                         

                                                           Cocoon – On My Way

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