Dante 01

Dante 01 est une prison spatiale en orbite autour de la
planète hostile Dante. À l'intérieur, six criminels servent de cobayes à
d'obscures expériences comportementales. Lorsque le mystérieux St Georges
arrive dans la station, de curieux phénomènes se produisent chez les occupants
confrontés à une force qui les dépasse…

Il était une fois une hydre impressionnante qui laissa une
trace dans la légende des grands films hexagonaux à une époque où le
fantastique était rare, presque inexistant dans les salles françaises. Un monstre
imparfait qui n'avait que deux têtes, mais à qui l'on doit DELICATESSEN et LA CITÉ DES ENFANTS PERDUS, deux films fantastiques, terme pesé. Deux
têtes pensant dans la même direction, activées par des organes communs et une
force motrice unique. Quand la bête fût séparée, chirurgicalement opérée par le scalpel hollywoodien, la
moitié Jeunet fit un écart outre Atlantique avant de devenir le gentil dragonnet au fabuleux destin lucratif qui dérive
aujourd'hui vers la mégalomanie et la déception (cf UN trop LONG
DIMANCHE DE FIANCAILLE). L'autre monstre entra dans un coma profond. Un sommeil
agité sans véritable réveil. Entre le dédale des projets impossibles et l'enfer
des pré-productions qui se mordent la queue (le ‘developement hell'), Marc Caro
agonise deux fois. Il apporte d'abord son soutien artistique à VIDOCQ (2001) et
conçoit ensuite avec son ami Yan Kounen le final halluciné de BLUEBERRY (2004). Deux fiascos ambitieux,
mais sombrement barbouillés d'une épidémie qui semble atteindre la petite vague de
cinéastes français autrefois prometteurs : la merde noire !

Un sommeil du monstre à la Bilal. Un réveil attendu. Fort d'un
budget de 8 millions d'euros (pas grand-chose finalement) et d'une équipe de
fidèles (Dominique Pinon pour la partie visible de l'iceberg), Marc Caro tente
un dernier électrochoc avec DANTE 01, son œuvre réellement personnelle qu'il
confectionne de bout en bout. A l'ancienne. Et c'est vrai que par moment on se
croirait revenus au BUNKER DE LA DERNIERE RAFALE. Au bon vieux temps de l'expérimentation
filmique. Lorsque toute dérive pouvait être pardonnée à deux étudiants motivés
qui avaient consacré leur âme à un court métrage tellement étrange qu'il en devenait fascinant. Un ERASERHEAD miniature. Une nano-explosion française. 27
ans plus tard, actif et passif pèsent dans la balance avec les longues années d'impatience.
La même clémence n'est pas permise. Caro est un anarchiste qui refuse d'assimiler
les leçons. Celle de BLUEBERRY principalement, au vu de la dernière séquence de
DANTE 01, film qui contracte la maladie fécale in utero. C'est vrai, la merde n'est pas
partout. Il y a de bons moments. Quelques plans, un décor concret, de belles scènes
spatiales à la limite ou l'une ou l'autre tendance qui peut rappeler Moebius ou
Serpieri. Mais comment donner un cachet auteuriste à de lourds effets de mise
en scène qui veulent nous inculquer visuellement l'état psychologique du personnage principal
incarné par un Lambert Wilson apathique ? Comment fermer les yeux devant des
plagiats purs et simples ? Est-ce bon signe quand le sentiment de ‘déjà
vu' vous remémore des daubes comme BLUEBERRY ou K-19 ? Vous connaissez des
chefs d'œuvres dans lesquels la moitié des personnages n'ont pas la moindre
utilité ? En 2003, un entretien avec Marc Caro m'avait laissé le souvenir
amer d'un ex punk prostré au fond d'une impasse jonchée de vieux METAL HURLANT
et autres PILOTE aux couvertures défraichies. Dernièrement, Dominique Pinon s'était
obstinément refusé à me confier le moindre commentaire sur DANTE 01 dont le
tournage était pourtant terminé. L'acteur fétiche du tandem Caro/Jeunet
invoquait le secret contractuel, mais je découvre aujourd'hui qu'il faisait
tacitement aveu d'ignorance tellement le script lui est passé haut au dessus de
la tête. Valait mieux pas qu'il en cause, en effet. Tous les témoins étaient au rouge et d'avance, ça sentait comme dans les trains espagnols quand il y a un problème avec la chasse d'eau…

Côté références, Caro s'est d'abord fait aider par le romancier Pierre Bordage (Kaena la prophétie, Eden
Log
), mais les deux hommes dérivent ensemble vers la métaphysique à deux balles
(la forme de la station à la fin, les couloirs sinueux comme l'esprit des
détenus, les noms métaphoriques des personnages, CR et BR, … on est dans le
pathétique, le viol collectif des mythologies). Si les influences
cinématographiques vont de ALIEN (surtout le 3e volet) à 2001 A
SPACE ODYSSEY en passant par CUBE ou SOLARIS, elles ne sont que des taches de
papier carbone dans un scénario obscurantiste. Le niveau atteint à peine les
gribouillis incohérents pondus par les maîtres du jeu d'une de ces vieilles
parties (semi improvisées) de Donjons et Dragons. Les dialogues trop écrits et
trop sagement répétés (il faut entendre Perséphone hacher le mot ‘dé-te-nus' à
deux reprises pour arriver à penser que tout ce récital est peut-être
intentionnel, mais certainement pas approprié) contribuent à instaurer la
distance de sécurité que Caro impose entre ses personnages et le public. Le reste du public. Ceux qui résistent pour piger l'histoire et qui seront les plus déçus parce que 88 minutes de souffrance n'apporteront rien de plus. Comme si nous ne devions rien savoir et que le réalisateur était
le seul maître à bord d'un film fantôme qui n'est pas sans rappeler THE
FOUNTAIN
(amusant de noter la présence de crânes chauves dans les deux films). Comme
Aronofsky, Caro a connu le statut de génie très tôt. Comme Aronofsky, plus même, il a pataugé et s'est enlisé dans un projet perso. Comme lui, il  parvient
tout au plus à un résultat naïf, moche ou artisanal selon la sensibilité du
spectateur. Pour sûr, il y en aura pour crier au joyau noir qui sonde l'âme
humaine de celui qui a tout compris et se gausse de la stupidité des autres. Caro
joue là-dessus et à ce jeu là, ceux qui pensent avoir tout capté ne réaliseront peut-être jamais qu'ils ont regardé un majeur levé et pas la lune.

Alors peut-être que le monstre est toujours dans le coma et
qu'il nous envoie un cauchemar de ceux qui n'impressionnent que la personne qui
les rêve. Un songe angoissant qui perd son impact une fois raconté. Dragon en puissance, Marc
Caro a peut-être une trouille bleue de Saint Georges. C'est possible, mais on
s'en fout. Si, néanmoins, vous cherchez une vraie métaphore de l'enfer de Dante dans l'espace
façon chocottes et charcuterie, je vous conseille plutôt EVENT HORIZON, bien
plus palpitant que ce demi cœur, cette semi force, cette demi audace pensée par
cette tête entière, mais décapitée et endormie. Une attente se termine. Une
autre débute. Il ne nous reste en effet qu'à patienter jusqu'à une
hypothétique réunion des deux bêtes, parce que tant qu'il sera question des
films de Jean Pierre Jeunet et de Marc Caro, il y aura toujours plus dans deux
têtes que dans une…

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