Sons & Daughters: This Gift

Il en va des musiques électriques comme des alcools forts
: certaines vous enivrent lentement, insidieusement, délicieusement ; d’autres
vous filent la gerbe et la barre avant même de vous griser ; les plus dangereuses
vous explosent neurones et synapses dès la première gorgée. C’est dans cette dernière
catégorie que l’on rangera sans hésiter le rock incisif et vicieux des Sons
& Daughters
 : il ne faut pas dix secondes à Gilt Complex,
le morceau d’ouverture de ce second album, pour vous exciter les nerfs
et vous attirer par la ceinture au milieu d’une sarabande saccadée
qui vous laissera, quarante minutes plus tard, cramé et sur le dos, à ramasser,
ravi, à la petite cuiller.

Il faut dire que la formule de ces Glaswégiens –
formule qui, sans se renouveler, s’épure et se raffine de disque en disque – est
des plus séduisantes. Comme du rock’n’roll vintage distillé dans des alambics
d’un autre âge, entre boogie glam à la T-Rex (Rebel with the Ghost),
brit-pop dégoulinant d’œstrogènes (on verserait presque une petite larme au
souvenir des affreux Echobelly ou des insignifiants Sleeper,
c’est dire l’alchimie à l’œuvre sur Flags ou Split Lips) et – ingrédient
secret ! – vieille chanson de marins se prenant par les épaules pour
beugler des wooo-hooo-hooo jusqu’à épuisement des réserves de rhum.

Sur des beats secs comme des coups de triques viennent
donc se greffer une nuée de petits riffs coupants sur lesquels Adele Bethel –
parfaite d’urgence et de morgue au féminin, sublime de classe prolétaire,
terrible et flamboyante, entre Calamity Jane et reine des pirates – prend appui
pour condamner de sa belle voix boudeuse ses mâles musiciens à filer droit,
tout juste autorisés à ourler ses compositions de leurs chœurs virils et ondulants.
Et quand Scott Patterson, qui chantait jadis un bon tiers des morceaux, est enfin
convié à partager le micro (sur le morceau titulaire, absolument
fantastique), c’est pour un duo régressif en deçà de la parole, un coït animal,
un concours d’aboiements (d’Iggy au Clash, toujours sexy,
l’aboiement). L’homme n’a plus droit au langage, seulement aux onomatopées ? C’est
parfait comme ça et vive la gynarchie !

Ce qui frappe aussi a posteriori (pendant l’écoute, on
n’intellectualise pas, on s’en prend plein les tympans, on se laisse fouetter
les sangs, on savoure dans un rictus), c’est l’incroyable tension qui innerve ces
chansons bandées comme des arcs d’Amazones. On repense souvent, en écoutant This
Gift
, à la vidéo enregistrée en 2004 pour Johnny Cash, mini-tube
que les Écossais interprétaient, imperturbables, au milieu d’une bonne grosse
bagarre générale. En cette année 2008 terriblement prometteuse en matière
de rock castagneur ET classieux, les pop-songs raides des Sons & Daughters continueront
d’accompagner idéalement, depuis la petite estrade planquée au fond de tout bon bouge enfumé, les beuveries et les rixes d’un public querelleur et aviné.

 

                                                  Sons & Daughters – Gilt Complex 

                                              Sons & Daughters – Johnny Cash (2004)

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