Cat Power: Jukebox
On se souvient encore, avec l'amertume des mauvais jours, de
l'écoute laborieuse du ronflant Woke on a Whaleheart de Bill Callahan.
Un incompréhensible et déprimant coup de canif dans le dos des aficionados de Smog, un sacrifice en règle de la folk
sombre et dépressive de son génial alter ego sur l'autel du mainstream polissé.
Que dire, dès lors, de celle du Jukebox de Cat Power, qui ne soit redondant ? Malheureusement pas
grand-chose. Car là où l'album du sieur Callahan se voyait traversé par
quelques belles fulgurances qui limitaient nos blessures aux simples
estafilades (génial Diamond Dancer),
celui de Chan Marshall semble, lui,
avoir définitivement délaissé le couteau suisse pour une bonne lame crantée
façon John Rambo, avec l'apparente intention d'oublier la convention de Genève
et de violemment torturer nos pauvres tympans.
On avait déjà senti le vent tourner sur The Greatest qui, malgré un niveau général bien supérieur à la
moyenne des productions du genre, se voyait déjà ponctué d'appels un peu trop
francs à la respectabilité, à travers notamment un abus d'effets trop riches et
trop country pour être honnêtes, reléguant à plusieurs reprises la voix de la
belle et la rugosité des origines – les véritables liants de l'entreprise
pourtant – à l'arrière-plan. Ces quelques éléments, en filigrane jusque-là, se
voient sur Jukebox amplifiés à un point tel qu'ils en deviennent
proprement insupportables. On assiste ainsi, impuissants, à la transformation
du chat sauvage Marshall, habitué du poil hirsute et de la babine retroussée,
en une parodie de cacatoès singeant paresseusement le style Diana Krall ou Norah Jones, dans une succession de covers sans relief et sans
grande originalité. Pauvre dans le choix des reprises (des titres popularisés par Bob Dylan, James Brown,
Janis Joplin, Frank Sinatra : prise de risque minimale), boursouflé dans
la forme (l'intro pompière de New York,
New York qui ouvre le disque en est le meilleur exemple), l'album ne
connaît finalement que de très légers soubresauts tout au long d'un
encéphalogramme désespérément plat (Metal
Heart et Silver Stallion,
efficaces et dépouillés).
À trop vouloir lécher le cul d'un grand public
paresseux, il semble que Chan Marshall ait perdu le goût de ce qui rendait Cat
Power si diablement attachante : cette incroyable capacité à rendre
irrésistible le plus vilain de ses coups de griffes. Reste à espérer que cette
chute dans la fosse à purin ne prive pas définitivement ses meilleurs attributs
de leur tranchant.


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