Cloverfield
A la veille de son départ pour une carrière professionelle au Japon, Rob, jeune newyorkais branché, profite de la soirée d'adieux organisée par son frère et ses amis. Un amour déçu gâche la fête. Un monstre géant la ruine complètement… Rob et son groupe doivent fuir pour survivre. Une course. Un sauvetage aussi, filmé, caméra au poing.
Au box office américain, la rencontre entre GODZILLA et THE
BLAIR WITCH PROJECT s'est bien passée merci. C'est vrai que le petit bâtard issu
de cette union a été couvé par Bad Robot, la boîte de JJ Abrams (MISSION IMPOSSIBLE III, LOST) qui, une fois n'est pas
coutume, a déployé un buzz marketing monstre pour garantir ce succès. La promo
débutée très tôt sur le web indépendant a fini par envahir tous les billboards
des grandes villes américaines à la manière de blockbusters dix fois plus
onéreux. Le marketing viral se poursuit encore actuellement avec des rumeurs de
séquelle (insinuées en fin de générique) ou des documents inédits dévoilés a posteriori par la production. Financièrement
donc, CLOVERFIELD est un succès et le réalisateur novice Matt Reeves peut bien garder le prix de mon ticket parce que,
contrairement à un TRANSFORMERS par exemple, il m'en a donné pour mon pognon !
CLOVERFIELD, c'est exactement ce qu'on nous a vendu : l'histoire
d'un groupe de personnes qui cavalent dans New York pendant qu'un gigantesque
monstre venu de nulle part dévore la grosse pomme jusqu'au trognon. Le tout
filmé à la YouTube par une caméra
amateur qui n'autorise aucun point de vue omniscient. Bien entendu, la force du
film vient du côté réaliste des prises de vue, lucarne idéale pour flous
artistiques étudiés. L'œil doit passer par une période moyenne et forcée d'adaptation
qui fatigue d'abord un peu. Les évènements passent ensuite très vite devant l'objectif
et s'attardent majoritairement hors champs pour induire une impression
multiplicatrice de l'action et des effets spéciaux. Si cette astuce a
certainement permis de drastiques réductions budgétaires, elle ne doit pas faire
oublier l'important dispositif CGI mis en place pour apporter le cachet visuel propre aux grosses machines hollywoodiennes. Sur ce plan, CLOVERFIELD
ne ressemble pas exagérément à sa mère fauchée. Se référer à THE BLAIR WITCH
PROJECT avec ses monticules de pierres effrayants et l'horreur insoutenable de ses
brindilles attachées ensemble dans les bois, c'est chercher les traits de ALF, dans le THE
THING de Carpenter. Papa, lui, est friqué, mais le GODZILLA de Roland Emmerich aura
pourtant autant de mal à reconnaître son rejeton. Il faut dire que les
difformités de type Jean Reno ne sont pas héréditaires et l'enfilade de
monstres nippons passés avant lui ne facilitent guère la filiation. Ces films japonais
ont, pour la plupart, transposé métaphoriquement la peur d'Hiroshima ou l'impuissance
du peuple face à une menace destructrice globale (une sentiment plus actuel et
plus écologique est d'ailleurs au cœur du récent GODZILLA FINAL WARS de Ryuhei
Kitamura). Symétriquement, CLOVERFIELD a indéniablement des aïeux mangeurs de
lotus, mais il a réellement été conçu un certain 11 septembre 2001 tirant une
grande partie de sa force suggestive des images filmées au moment des attentats
(la scène dans le drugstore avec l'avancée du nuage de poussière et la réaction
de la population hébétée est édifiante à ce sujet). La paranoïa post 9/11 est d'ailleurs
un bagage indispensable pour vivre l'expérience CLOVERFIELD à fond. Ainsi, Reeves n'a
pas besoin d'évoquer la menace terroriste à tout bouts de champs et c'est une
bonne chose. Le réalisateur en profite aussi pour écarter toute référence cinématographique
(le japon est mentionné en clin d'oeil et c'est plus ou moins tout) pour ne faire appel qu'à l'inconscient
collectif régulièrement sollicité. Le film le plus hype de ce début d'année va paradoxalement
contre la tendance. C'est étonnant.
L'autre bonne surprise vient du casting essentiellement
composé de joyeux inconnus ou presque. Un point de plus pour la crédibilité, même si le sub
plot (l'opération de sauvetage de cette pauvre fille transie d'amour) s'en
trouve légèrement déforcé par un détachement très relatif pour les personnages
et leur survie. On reste pourtant dedans. Au coeur de l'action. Au centre du drame même. Tendus. Accrochés. Tout autours, ça
dépote et c'est le principal. On a payé pour ça et on apprécie l'honnêteté
générale du résultat. Parce qu'il triche un peu sur la fin, CLOVERFIELD descend un peu dans les sondages. Lorsque la caméra s'élève pour approcher ce sentiment d'omniscience
si justement évité jusque là, les choses dérapent dans un flot évident de
surenchère. On en voit un peu trop. On y croit nettement moins. La créature
prend la pose et nos aventuriers survivent aux crashs les plus improbables. On
nous présente MacGyver, Jack Bauer et Sydney Bristow, des quidams qui ont
développé un lien étrange avec la machine qui les filme, au point de la sauver
au péril de leur vie. En retour, la caméra leur offre la certitude qu'elle
tombera toujours au bon endroit, dirigée dans la bonne direction, comme si une
volonté propre habitait soudain son objectif. Autre rapport improbable, la
rivalité que le monstre, jusque là cruellement désintéressé, semble tout d'un
coup entretenir avec ces survivants en particulier. Il les traque. Apparaît artificiellement dans le cadre comme Ma Sorcière Bien Aimée, sur la pointe des pieds. Une affaire personnelle dont
on se serait volontiers passés pour ne garder que l'essentiel qui a pris fin 5
minutes plus tôt quand se produit le sinistre aérien et qui fait quand même de CLOVERFIELD un
foutu bon film de monstre. Le renouveau d'un genre remarqué l'année dernière
avec THE HOST et qui se poursuit ici. On peut s'autoriser quelques rares prises
de têtes essentiellement techniques (combien de temps dure cette batterie ?
Où ont-il trouvé une cassette DV de plus de 60 minutes ? les quelques
secondes finales de l'enregistrement précédent qui ressemblent plus à un
montage étudié qu'au palimpseste astucieux utilisé précédemment, etc).
Réfléchir sur les symboles (9/11, liberté décapitée, absence surprenante de la
bannière étoilée, etc). On peut surtout se prendre CLOVERFIELD en pleine gueule
quand tous les voyants du cerveau sont momentanément éteints et ça, je ne dirais pas que ça n'a pas
de prix, mais ça vaut au moins un ticket dans un grand complexe suréquipé !

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