Daniel Darc: Amours Suprêmes

Daniel Darc est
un arraché, un ravagé, un miraculé de la chanson française, c'est vrai. Hélas,
le succès, touchant, unanime, mérité, qui a couronné en 2004 Crève Cœur, l'album de son grand retour,
en a très vite fait aussi un mégalomane doublé d'autosuffisance. Car si l'on
avait craqué à l'époque, comme tout le monde, pour ce joli disque au titre si
bien choisi, ses nombreuses déclarations connes et pas drôles en interview ou
en promo radio/télé avaient tôt fait de métamorphoser dans notre esprit
l'improbable revenant en vieux crétin calciné et profondément casse-couilles.
Comment cautionner en effet ce mépris, ces insultes, souvent injustifiées,
jetées à la volée et sans discernement à l'encontre de la jeune garde de la
chanson française, et puis surtout cette croyance forcenée de savoir mieux que
les autres, de valoir mieux que les autres sur seul prétexte d'être un vieux
débris revenu de tout.

Mais en bons adultes matures nous sommes capables de faire
la part des choses entre l'homme et l'artiste, merci bien ça va. Ainsi donc
nous n'avons évidemment pas moins aimé Crève
Cœur
pour autant. Pourquoi dès lors insister, aujourd'hui encore, sur ce
point ? Tout simplement parce que quatre ans après, la frontière entre
l'artiste et l'homme apparaît, cette fois, particulièrement floue. Parce que
l'ego démesuré, cette certitude d'être terriblement intéressant chez Daniel
Darc gangrènent ce nouveau disque. Au point d'écrire des textes flirtant plus
d'une fois avec le nombrilisme niais, de proposer une musique plate et sans
âme, en y croyant, c'est patent, dur comme fer.

Le début de l'album crée pourtant vaguement l'illusion. Bon,
les guitares conquérantes et pachydermiques de Les remords ne doivent leur salut qu'a de timides mais subtiles
mélodies enlacées de claviers à l'arrière plan. J'irai au paradis, sur lequel l'ex-Taxi Girl chante « Quand je mourrai j'irai au paradis / C'est
en enfer que j'ai passé ma vie » (refrain relevé par la très belle voix de
Morgane Imbeaud de Cocoon) agace à moitié : on sent qu'on ne va se manger
que ça ses histoires de rédemption et de beautiful looser à deux balles. Tandis
que sur L.U.V. c'est l'imposant Bashung qui sauve la mise d'un morceau
qui évoque de loin une très mauvaise chute de studio du Gainsbarre
pourtant peu inspiré du début des années 80. Rien ici en tout cas, c'est sûr, n'arrive
ne fût-ce qu'à la cheville d'un morceau comme La pluie qui tombe (2004), son ambiance sulfureuse, ses lyrics
bouleversantes (« Il est dangereux de se pencher au dedans / Les robes de
mariées c'est salissant »).

Sur Un an et un jour,
Darc se fantasme en prince charmant trash (« Un jour et un an / Le prince
charmant / Désolé il est tatoué / Et ses jeans sont déchirés / Mais ne t'en
fais pas / Il t'aimera comme personne ne t'a aimée / Et jamais personne ne
pourra y arriver ») et là on commence vraiment à se sentir mal à l'aise.
Sur La seule fille sur terre
(référence évidente au morceau Le seul
garçon sur terre
, présent sur le premier album solo de Darc en 1987) et son
piano piqué encore une fois à Gainsbourg,
il chante : « Elle a tatoué sur le bras / Un poignard et une croix /
Elle me dit je ne t'aime pas / Elle me dit je n'aime que toi » et plus
loin : « Elle prend mes bras dans ses bras / Elle prends mon corps
dans son corps / Elle dit : oh daniel, crois-moi / Tu devrais dormir
d'abord ». Aucun doute possible, le JE omniprésent (terriblement envahissant
à vrai dire) sur tout le disque c'est bien Darc, l'homme, qui se raconte. En
super amoureux, en super amant, en super cramé de la vie, en super survivant,
en super mec quoi. C'est dérangeant. Vraiment. Et puis très français aussi. Il
suffit de penser au récent album d'Etienne
Daho
et ce Boulevard des Capucines,
chanson horripilante dans laquelle Daho raconte que son père qui l'avait abandonné
était venu le voir un soir chanter à l'Olympia en insistant super fort sur le
fait que les gens l'adorent (« Sur scène tu es le centre / La foule
aimante vacille / J'observe lorsque tu chantes / Que brillent les yeux des
filles »). Eh, mais on s'en fout de vos histoires de divan de psy les
gars ! Nous aussi on traîne nos casseroles, merci. Transcendez ça
bordel ! Faites un truc qui touche tout le monde, qu'il y ait intersection
quoi, et pas juste censé être touchant dans le genre « oh le pauvre Etienne
qui a plein de succès mais qui pense encore à son papa qui l'a délaissé »
ou « ce brave Daniel qui en a vécu des choses hein quand même et qui est
toujours là c'est incroyable », on s'en branle !

La fin de cet Amours Suprêmes (titre hommage à Coltrane) se traîne entre habillages
musicaux inconséquents et textes hyper anodins (par exemple, La vie est mortelle ne décline qu'une
seule et même idée : que la vie est mortelle, ok super profond…).
Décevant, forcément, après le vrai beau come-back artistique d'il y a quatre
ans. Décevant surtout, de la part d'un type qui déclare avoir aujourd'hui
conscience qu'il ne composera sans doute pas le plus beau disque de tous les
temps (c'est bien, Daniel, y a du progrès en fait…) mais prétend y travailler
quand même…

www.myspace.com/danieldarc  

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