The Mae Shi: HLLLYH

Il suffit aujourd’hui de trois fois rien – un pot de fleur cassé, un Playmobil démembré, une partie avortée de Monopoly – pour qu’un
gamin comme il faut soit emmené de force chez un charlatan en blouse blanche. Charlatan qui se fera
un devoir et un plaisir de diagnostiquer chez le petit monstre un trouble de l’attention, parfaite excuse hypocrite vendue aux parents tentés de droguer leur progéniture sans le
moindre remord. Aussi, lorsque, dans ce monde d’hyperactifs sages comme des
images, l’on en rencontre de vrais, d’hyperactifs, des purs et durs, des cas
cliniques, le choc est rude : bébés, les membres de The Mae Shi devaient être du genre à s’acharner à faire rentrer le cube
en bois dans le trou en forme d’étoile et à y parvenir, à grand renfort de semelle, de marteau, de cris rageurs ou de vase Ming. A écouter HLLLYH,
depuis, ça ne s’est guère arrangé, les formes géométriques ayant simplement fait place aux genres musicaux – punk, pop, électro, folk hippie, eurodance ou gospel.

Ce nouvel album, le premier distribué en Europe, est synonyme de
sortie d’underground pour The Mae Shi. Mais on peut difficilement accuser ce collectif remuant qui, depuis fin 2002, multiplie les changements de line-up et
aligne les disques confidentiels (dont une mixtape de 80 minutes
où sont compactées ses 1200 chansons favorites et un concept-album
hip-hop où s'entremêlent histoires de monstres et Ancien Testament) d’avoir
vendu son âme au grand Capital : bouillonnant, bordélique avec un grand
B, débordant telle une piñata éventrée d’idées loufoques et colorées, HLLLYH n'est pas de tout
repos.

Punk trashy, criard et libre dans sa tête, guitares crissantes et clavier
à deux touches, harmonies de goret qu’on égorge à l’Opinel, les cinq ou six premiers
morceaux établissent les Californiens en dignes héritiers des Minutemen (morceaux éjaculés), des Blood Brothers (crime contre la notion de chant) et de Deerhoof (caméléons
soniques montés sur ressort). Cette première partie, la plus éreintante car la plus orthodoxe,
culmine avec le magistral Run to Your
Grave
, vivifiant single électro-punk, hymne sous Ritaline dont l’euphorie
est tout simplement contagieuse : à reprendre en chœur avec tout plein de potes, du fond
des poumons, en agitant ses membres dans les quatre dimensions.
Dès qu’ils se concentrent deux minutes, ce qui à l’évidence n’est pas des
plus simple, ces mecs sont donc capables de nous pondre de parfaits petits
tubes. Un
conseil : savourez comme il se doit ce bref instant de professionnalisme. Car c'est dans la foulée immédiate de ce bijou, dès l'entame de Kingdom Come (une jam électronique de 11 minutes
d’un parfait mauvais goût), que s'amorce pour de bon la longue et joyeuse glissade dans la folie et le n’importe
quoi.

La fin du disque se barre ainsi en couilles totales, pour le plus grand
bonheur de l’amateur d’art brut, naïf et dégénéré : on y entend du Casio accorder un
slow à de l’accordéon synthétique (Book of Numbers), du hardcore surexcité à la At the Drive-In (Party Politics) et des barrages
rythmiques à la Holy Fuck, le riff
d’Eye of the Tiger rejoué sur une batterie et même une citation mélodique a capella
pas sûr qu’elle soit volontaire – d’une vieille scie springsteenienne (Dancing in the Dark, au début de Divine Harvest). Et on n’a encore rien dit du nouveau chanteur : pyrotechnicien dément balançant ses fusées vocales tous azimuts, chorale
psyché à lui tout seul, Jonathan Gray sonne très exactement comme un angelot shooté
au speed, un déserteur de l'armée de Dieu, un Polyphonic Spree qui aurait troqué la chasuble baba pour la camisole
gaga.

En attendant les jours heureux où la chimie permettra à The Mae Shi d’exploiter
avec davantage de constance son formidable potentiel, l’on se contente de jouir
de la générosité et de la fraîcheur de ce disque intenable, aussi attachant
qu’un gosse turbulent que l’on est bien obligé, en public, de fesser en feignant
l’exaspération mais que l’on ne pourra s’empêcher, dans l’intimité retrouvée, d’ébouriffer
tendrement en pinçant ses grosses joues sales.

 

                                                            Run to Your Grave

Ajouter un kommentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

Créez votre avatar avec Gravatar