Monade: Monstre Cosmic

D’après le penseur allemand Leibniz, les monades sont le pendant métaphysique
des atomes. Pour Cornelius Castoriadis, psychiatre, le terme désigne plutôt l’état
primitif, originel de la psyché humaine. Pourrez pas dire qu’on vous a pas dit.
Mais en vrai, quand on entend ‘monade’, on pense surtout à ‘limonade’.

Un grand écart conceptuel qui résume assez bien la musique du groupe formé
par Laetitia Sadier (Stereolab) pour son retour dans le Bordelais, avec
des musiciens du cru (dont Rachel Ortas, chanteuse de Luna Parker !)
: un drôle de mélange de légèreté et de prétention, de pénibles élucubrations enrubannées
dans de la dentelle pop, des bulles de plomb. Le genre à appâter le chaland avec
une pochette acidulée avant de le bombarder de sentences d’une insondable connerie. Où l’on apprend par exemple, au détour de l’inénarrable Tout en
tout est un
, que « Le bien, le mal sont inextricablement liés »,
que « Le jour, la nuit, lumière et ombre sont unité » et… « Le
sucré, salé, insécables ». Je promets d’y repenser au petit-déjeuner.

Perso, je reste très fan des débuts de Stereolab : pendant quatre
ou cinq années passionnantes, des premiers singles (1991) à Emperor Tomato Ketchup (1996), les
Londoniens ont eu le chic pour offrir successivement, à force de
micro-ajustements et de mues subtiles, le nec plus ultra en matière de
shoegazing, de lo-fi, de néo-kraut, de pop éthérée, d’easy-listening et de
post-rock. Avant de s’assoupir hélas, voilà dix ans, sur la case pop synthétique
hyper chiadée – dans le style, ce que propose Broadcast est quand même
un peu plus passionnant. Et, à de rares exceptions près (Lost Language, la fin d’Entre
chien et loup
), il manque à
Monstre Cosmic ce qui faisait précisément
et cruellement défaut aux derniers Stereolab : ces rythmes obstinés
inspirés du meilleur rock allemand (Can et consorts), cette pulsation
hypnotique seule capable de dompter les fascinantes volutes rétrodigitales exhalées
par le collectif. (Pour retrouver ce son-là, c’est facile, suffit d’écouter Fujiya
& Miyagi
.)

Orgue électrique, batterie caoutchouteuse, trompette humide, cordes
soyeuses, du xylophone partout, des lalalère et des papapa en veux tu en
voilà: les arrangements de Monstre Cosmic,
riches et raffinés, sont d’une rare chatoyance, entre cocktail-music psychotrope et tapis sonore pour porno vénusien. Pour le reste par contre – mélodies,
tempos, harmonies –, c’est un album-blob, invertébré, aux formes vagues, une méduse à demi-morte piégée entre deux eaux, un serpentin flasque
pendu aux lèvres d’un clown triste. Il ne se passe rien sur Monstre Cosmic, trop de morceaux (Elle Topo, par exemple) sonnent comme des
interludes étirés, dilatés, enflés aux hormones progressives. Monade aurait mieux
fait d’y aller mollo sur les fioritures et d’investir ça et là dans un bon
vieux refrain : on aurait moins l’impression d’avoir les
fesses collées au fond d’un jacuzzi tiède ou de dériver comme un bois mort sur un
fleuve sans remous.

On accroche d’autant moins que Sadier pousse aux confins du supportable son
personnage déjà bien rôdé de cruche évaporée. Sa voix sonne de plus en plus
comme un gazoduc percé (Messe joyeuse),
son accent anglais est effroyable (Invitation)
et l’on préfère se taper l’intégrale de Paulo Coehlo ou être initié aux subtilités du
feng-shui par une illuminée au teint d'endive que de se repasser Regarde, incontestable nadir en matière
de philo à deux balles… Cette voix qui, jadis, ajoutait une touche de
bizarrerie, un soupçon d’exotisme piquant à des bijoux noisy-pop comme French Disko, Ping-Pong ou John Cage Bubblegum, ne passe plus du tout lorsque l'envie lui prend de nous dispenser sa "sagesse". On n’était pas sûr de
comprendre pourquoi, à l’époque où ils n’étaient pas encore devenus l’hebdo
œcuménique que l’on connaît, Les Inrocks s’acharnaient sur cette pauvre dinde
avec une telle hargne et une telle constance. A défaut de révélation
métaphysique, Monstre Cosmic a au
moins le mérite de lever le voile sur ce mystère.

                                                             Monade – Regarde

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