Portishead: Third

Les longs hiatus, en général, ne présagent rien de bon. Aussi, lorsque le
nom de Portishead refit surface après onze ans de silence radio, notre
excitation fut-elle légitimement tempérée par de sourdes appréhensions. On
n’avait pas encore entendu la moindre note que l’on pressentait déjà la
réaction franche, le verdict tranché, à la hauteur des folles attentes
suscitées par Dummy. Or, surprise : Third, dans un premier temps, ne
nous ravit pas plus qu’il ne nous effarouche. Il nous laisse plutôt mitigé
et penaud, sceptique mais intrigué, dépositaire embarrassé d’une pelote de
sentiments tout embrouillés, que l’on ne démêlera qu’à grand-peine : le
disque nous échappe ; on ne sait pas trop ce qu’on en pense ; impossible toutefois
de résister bien longtemps à l’appel de ces eaux sombres et vaseuses, au fond desquelles on
replonge encore et encore, presque malgré soi. Indéniablement, quelque chose se
passe, dont il n’est pas aisé de rendre compte.

Premier constat : Third sonne l’heure de la traque aux tics. On est
passé de torchsongs sous perfusion hip-hop, spectrales et foisonnantes, d’un
spleen Mirlaine, laineux et confortable, à une soul industrielle et
apocalyptique, rigide, abrasive, animée des pires intentions, plus proche du
tampon Gex. Les scratches tire-larmes,
les beats sophistiqués, les samples en very slow motion, les enluminures, la rondeur avenante des arrangements
de cordes : bazardés, remerciés, priés de faire place nette à une palette de
sons froids et métalliques, à des beatboxes martiales, à des claviers de vieux
films gore – les scores cheap et
flippants du John Carpenter 70s ou de Goblin pour Romero ne sont jamais
très loin. C’est cette fois dans un vide sépulcral que résonnent les accords
majestueux et déchirants autour desquels la musique de Portishead s’articule plus
que jamais. Si l’on ignore la nature exacte des frissons qui nous parcourent l’échine (d'horreur ou de délice ?),
le résultat, lugubre et infectieux, nous plonge peu à peu dans le même état de fascination
fébrile qu’un film de Gaspar Noé mis en sons par un disciple psychotique de John
Barry
.

Un des aspects les plus fascinants
de Third tient à la faille, au gouffre, à l’abîme qui en onze ans s’est creusé
entre le chant de Beth Gibbons, intact, et la musique de ses comparses, de plus
en plus farouche. Third sonne moins
comme un disque de retrouvailles que de règlement de comptes. On a parfois
l’impression d’assister aux retombées d’un psychodrame, à un lent split couché
sur bande. Geoff Barrow et Adrian Utley prennent en effet un malin plaisir à pousser
leur chanteuse sous un feu roulant d’agressions sonores – bourrasques
analogiques, ronflements menaçants, larsens agace-nerfs, tambours tribaux et bips
lancinants (We Carry On), bruits de pales surmixés (Plastic),
staccatos militaires et claviers vagissants (Machine Gun), cuivres qui couinent (Magic Doors),
autant de piques éperonnant la cousine Beth, qui dans
l’adversité demeure stoïque, éperdue, carrément héroïque. Après s’être lovée dans le
velours des arrangements de Rustin Man (Out of Season, bel album solo de 2002), sa voix repose ici, à poil
et en lambeaux, dans un écrin d’émeri. Il
arrive certes au trio d’harmoniser ses efforts le temps de quelques ballades irréelles
(les splendides Hunter et The Rip, l’abyssale berceuse Deep
Water
), mais cette sérénité finit très vite par voler en éclats sous les
assauts réitérés d’une imagination aussi prodigue que perverse.

Et si l’on n’a pas grand-chose à opposer à ceux qui trouveront ce disque un
peu bancal, un peu brouillon, un rien complaisant dans son recours systématique à l’expérimentation (d'un certain point de vue, ils n’ont
pas tort), on préfère louer la radicalité du geste, cette éradication bravache de
la dimension radiogénique d’une musique que guettait l’embourgeoisement (dans
le genre, le Live in NYC était une somptueuse impasse) et dont l’indéfendable
descendance est aujourd’hui accoudée au comptoir en acajou de l’infâme Buddha Bar. Oui, saluons comme
il se doit le retour teigneux d’un groupe résolu à s’enfoncer, tête baissée,
col relevé, sur les traces d’autres têtes brûlées évadées de la pop. On pense ainsi
plus d’une fois aux œuvres opaques et dérangeantes de l’ex-minet Scott
Walker
 : c’est sur les mêmes plaines venteuses et désolées que Portishead
établit son campement, au centre d’un triangle des Bermudes où des
millions de fans ne manqueront pas de perdre pied. Tant pis pour eux : si les Bristoliens brûlent
sans état d’âme ce pour quoi ils furent si largement adorés, c’est avec une foi inentamée
qu’ils continuent de polir cette perle noire qui, depuis toujours, brille d’un
éclat mat au cœur de leurs chansons. Et le fourre-tout bizarre et déceptif de se
muer, au fil des écoutes, en un disque à la beauté retorse et vénéneuse,
de fin du monde, en un chef-d’œuvre malade sur lequel glisse un délicieux frisson de catastrophe imminente.

 

                                                         Portishead – Machine Gun


                                                          Session Live Current TV 

                         

Ajouter un kommentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

Créez votre avatar avec Gravatar