Le Silence de Lorna
Lorna, jeune albanaise vivant en Belgique, désire ouvrir un
snack à Liège avec Sokol, son amoureux. Pour ce faire, elle accepte de rentrer
dans le plan de Fabio, un type du milieu. Celui-ci lui a arrangé un faux
mariage avec un tox, Claudy, pour qu'elle obtienne la nationalité belge et
puisse ensuite épouser un mafieux russe prêt à payer un max pour devenir belge. Le plan implique, au final, d'éliminer purement et simplement Claudy…

De prime abord, LE SILENCE DE LORNA donne le sentiment d'être en terrain (archi) connu. Les frères Dardenne semblant à nouveau reproduire
un schéma désormais bien rôdé. Caméra au plus près du corps de l'héroïne
principale, (quasi) absence de musique off (à noter que, comme dans ELEVE LIBRE,
les personnages donnent l'impression, fait étrange, de n'être confrontés au
quotidien qu'à de la musique belge : Ghinzu, dEUS et Girls In Hawaii pour
le coup ici), découpage minimum, éclairage réaliste : rien de bien neuf du
côté mise en scène (si ce n'est, peut-être, une caméra un peu plus posée qu'à
l'habitude). Tandis qu'au niveau de l'intrigue, on retrouve à nouveau un
portrait de femme, forte, tranchante, déterminée, prête à tout, semble-t-il,
pour atteindre son but. Avec une question morale qui sous-tend le propos et que
le film semble partager avec ROSETTA : jusqu'où est-on prêt à aller pour
arriver à ses fins quand on se trouve, à la base, dans une position sociale
difficile ? Ajoutez à cela qu'on retrouve une ville de Liège filmée sous
tous les angles et, côté casting, une tripotée de familiers du cinéma des
Dardenne : Jérémie Renier (LA
PROMESSE, L'ENFANT), Morgan Marinne (LE FILS), Fabrizio
Rongione (ROSETTA, L'ENFANT), Olivier Gourmet (LA PROMESSE, ROSETTA, LE
FILS, L'ENFANT).
Mais les Dardenne, un peu comme Marc Dorcel dans un
genre différent, fonctionnent, on le sait, à l'égérie, qu'ils se font
fort de sortir de leur chapeau : après Emilie Dequenne et Déborah François,
c'est au tour d'Arta Dobroshi, jeune actrice d'origine albanaise, d'être
révélée ici. Réelle découverte il est vrai mais dans un rôle qui ressemble à
priori à une banale variation de la
ROSETTA de 1999 (un snack plutôt qu'un job de vendeuse de
gaufres, une nana allant jusqu'à laisser flinguer un tox pour arriver à ses fins
pour une autre prête à laisser un mec se noyer pour la même raison). Et le film
de dérouler son premier temps sur ce mode efficace, certes, mais connu et, on
le pense, archi balisé. Prévisible ?
Jusqu'à cette scène de sexe, abrupte, venue d'on ne sait où
et qui met un peu mal à l'aise à vrai dire. Pas parce qu'on y voit une fille à
poil, merci bien (à ce titre, il
est d'ailleurs amusant de se souvenir qu'en 2003, ici à Cannes, la scène de
fellation de THE BROWN BUNNY de Vincent Gallo était accueillie sous les
sifflets tandis que celles, miséreuses, du pénible SERBIS semblent n'avoir fait
réagir personne cette année), mais parce qu'on ne comprend pas ce qui arrive,
pourquoi ça arrive à ce moment-là et ce qui motive le personnage. De froide,
implacable, même si concernée, Lorna devient cette femme qui prend dans ses
bras et donne de l'affection. On reste sceptiques. C'est le
grand tournant du film en même temps que son moment le moins crédible : du
coup ça coince. Surtout que, juste derrière, une ellipse grosse comme un ranch
texan achève de nous laisser profondément perplexes. Mais qu'est-ce qu'ils
foutent ? Il manque des plans ou quoi ?!?
Difficile d'évoquer la suite sans révéler toute l'intrigue
du film, ce qu'on se gardera bien de faire ici. Disons, pour faire court, que
l'intrigue se complexifie, mieux, se densifie. Notre regard sur Lorna change et
le personnage se révèle beaucoup plus intéressant qu'on ne l'imaginait. D'un
dérapage à mi-parcours, les frères tirent une deuxième partie forte, belle,
jusqu'à une fin, moins ambiguë qu'il y paraît, où
l'émotion est bien réelle.
Si pour certains (nous n'en sommes pas), la réussite de
ROSETTA résidait dans sa mise en scène (« guerrière », comme on
l'avait qualifiée à l'époque), alors il faut bien dire que celle, relative, du
SILENCE DE LORNA réside dans son écriture. Ca reste moins bon que LE FILS,
meilleur film des Dardenne à ce jour, mais LORNA, inégal dans son ensemble, est
un film solide, sensible et suffisamment intelligent pour convaincre.


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