Bon Iver: For Emma, Forever Ago
Impossible, lorsqu’on goûte à ces
chansons, de faire abstraction de leur pittoresque genèse. Ainsi, donc, Justin
Vernon, jeune Américain à voix d’ange et pommettes velues, entre le trappeur et le castrat, meurtri entre autres désillusions par le split de son groupe DeYarmond
Edison, serait parti se la jouer Manimal dépressif au fond des bois – le
disque a été enregistré dans un abri de chasse paumé, au plus rude de l’hiver
2006-2007, et c’est Vernon himself qui évoque sans rire son
« besoin d’hibernation ». On voit le tableau : je te vomis,
humanité cruelle, laisse-moi chialer tranquille dans ma cabane au Wisconsin. Into
the Wild : le disque… de prime abord, on se méfie. Sauf que,
pour le coup, ce que Bon Iver ramène dans sa besace se révèle enchanteur :
le gaillard est parvenu à nous ficeler, en trois mois de solitude sylvestre, un
fagot de folk-songs qui sentent bon, sinon la bonne humeur, du moins le
bon humus, la pomme de pin, le bois qui craque, la bouse d’élan et toutes ces
sortes de choses.
Le truc fascinant avec For
Emma, Forever Ago, c’est que l’on se laisse très vite, au bout de
quelques écoutes recueillies, submerger par son rude décorum : plus immersif,
y a pas. Magnifiquement captées et séquencées, ces neuf chansons d’une intimité
rare documentent les phases successives d’un lent dégel, émotionnel, musical et
climatique : on y entend un homme blessé reprendre des couleurs, des arpèges ankylosés
se réchauffer au contact d’un feu pâle, d’épines et de brindilles, un torrent
de montagne se remettre à dévaler les pentes escarpées contre lesquelles le gel
l’avait figé. A la fin du voyage, l’austérité, la roideur, la mélancolie se
sont muées en majesté, souplesse, douce euphorie, de même que l'opaque pellicule de glace qui bouffe aux quatre cinquièmes le recto de la pochette
est devenue, boîtier retourné, un superbe entrelacs de fougères givrées (voir ci-contre).
Au début, quand Vernon pousse
la porte de son antre, il se sent minable, se demande ce qu'il fiche là dès
qu’il se met à pondre ses premiers Mars glacés, ne trouve même plus la force
de pleurer ; ce serait peine perdue, de toute façon : de minuscules glaçons
lui obstruent les glandes lacrymales. La première salve de chansons est de loin
la plus marquée par les rigueurs de saison : des accords gourds, une voix qui
grelotte, des chansons racornies qui résistent néanmoins à tout, aux frimas,
au vent mauvais, à la pneumonie embusquée, à la nuit qui tombe trop vite, qui restent belles sous la gerçure et dans l’adversité. Folk ombrageux
et production polaire : un morceau comme Lump Sum illustre à
merveille cette formidable capacité que se découvrent ici les essences épineuses
ensachées depuis quelques années par Jagjaguwar à prospérer dans les milieux les plus hostiles, jusqu’à
se frayer un chemin à travers l’épais permafrost qui recouvre, depuis la grande
glaciation du début des années 80, les disques 4AD. Jajgajuwar, 4AD : que ces
deux labels antithétiques, spécialisés l’un dans l’americana psychédélique, l’autre
dans la pop boréale, aient uni leurs efforts pour nous souhaiter de concert un
Bon Iver est en soi un résumé saisissant des courants contraires qui soufflent sur ce disque miraculeux.
Tout cela est beau, certes, mais
trop frugal à ce stade pour ne pas donner à terme l’envie de crever la bouche
ouverte dans une orgie de baies sauvages et vénéneuses. Heureusement pour nos familles, des fourmis ne tardent pas à courir le long des doigts et des cordes vocales d'un Bon Iver bientôt acclimaté à une froidure dont il serait exagéré de dire qu’elle desserre son étau mais tout de
même : le blizzard retombe et fait place à de beaux ciels de traîne, les gestes semblent un rien plus fluides, le chant un peu plus plein (Skinny Love), le
coeur se remet timidement à battre la chamade (Blindsided). C’est avec
le superbe Creature Fear que l’on bascule vraiment dans la lumière : ce
morceau rêveur et schizophrène, qui démarre à du 2 à l’heure, à du 3 décibels, dans
des marmonnements barbus, est pris soudain de démangeaisons vocales forcenées
et cristallines, sublimes de lyrisme : plongée fascinante dans un univers
parallèle où Jeff Buckley, pas mort, aurait remonté le Mississippi incognito
pour s’ébrouer heureux dans l’eau revigorante des Grands Lacs.
Dans son élan vers la sérénité, l’album
n’en finira plus de se gorger d’UV, de chlorophylle, d’arrangements quasi
guillerets. Annoncé par la grosse giboulée qui s’abat sur The Wolves (Part I & II), c’est un printemps précoce qui déverse
sur la fin de disque sa belle lumière mordorée : l’ami Bon Iver a repris du
poil de la bête et s’en va crapahuter en sifflotant (Team), préfère enfin
se vautrer sur les mousses veloutées des sous-bois plutôt que dans les couvertures pouilleuses de sa tanière, et finit même par dénicher, sur les contreforts
herbus de collines pop aussi rondes et avenantes que le meilleur Iron & Wine, une perle dont la
seule découverte rachète illico toutes les souffrances passées : For Emma est une éclaircie magique, une parenthèse enchantée au coeur de l'hiver, que
berce la brise tiède de cuivres radieux, qui évoquent pour une fois les rues de Tijuana
plutôt que les banquises du Nunavut. Reste à chantonner en guise d’au
revoir, au moment de boucler son paquetage, un re:stacks épanoui et
apaisé : il est temps pour Justin de rentrer en ville, de regagner le monde des hommes, un sourire crevassé au coin des lèvres, un futur classique
folk sous le bras.
Bon Iver – The Wolves (Act I and II)


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