Tricky: Knowle West Boy

On en voudra toujours
un peu à Tricky d’avoir dilapidé son immense talent dans une série, que
l’on a crue sans fin, de mauvais disques de fusion fumeuse ou d’affreux rap west-coast.
Aussi, malgré quelques signes encourageants (le repêchage par Domino, label en
vue n’ayant a priori aucun intérêt à verser dans le caritatif), les attentes
envers Knowle West Boy étaient-elles
minimales. D’où l’excellente surprise : quelques notes liminaires d’un piano
délicieusement bancal suffisent à effacer
une décennie d’errements et à replonger le vieux fan dans le hammam hallucinogène
de Maxinquaye. Sans foutre la grosse claque, le nouveau Tricky ne
cessera par la suite de lui pincer l’oreille, au vieux fan, avec des airs de
reviens-y.

Revenu justement, au
propre comme au figuré, d’un long exil californien, le Bristolien commence sagement,
humblement par prêter allégeance à son quartier natal – le Knowle West du titre.
Et il fait bien car il retrouve illico, comme par magie, le punch et l'élégance d'antan ! Gamin de merde raffiné, dandy hi-tech ne dédaignant pas
l’art ancien du street fighting (dans le style catcheur, son dernier avatar
– un masque vénitien posé sur un buste maori – est franchement classieux), Tricky s’est enfin souvenu de
l’endroit où, parano patenté, il avait planqué ses dernières bonnes idées. Et
il a raison de le déterrer aujourd’hui, son vieux stock de noisettes, histoire
de transformer en bacchanale ce qui prenait des allures de dernière cène. Poussé vers la porte de sortie par les Mike Skinner, les Saul
Williams
et autres Burial, Tricky a senti qu’il était grand temps de décongeler les rythmes larvés, les
cordes stridentes, les harmonicas lysergiques et les effets fumigènes de ses géniaux
balbutiements. Certes,
même quand il sort une daube, Tricky reste ce personnage complexe, ensorcelant, bigger than hype qu’un
bureau de marketing ne pourra jamais inventer. Mais c’est encore mieux quand la
musique suit et, pour la première fois depuis 12 ans et le formidable Pre-Millenium
Tension
, les compos et la prod se hissent à la hauteur de son charisme surnaturel,
de son corps incroyable.

Mais c'est qui, mais c'est quoi, Tricky ? C'est une gueule, d'abord, une sacrée tronche. Un faciès archaïque,
magnétique, couturé, balafré, sculpté au coutelas, dont les angles aigus
rappellent davantage le masque de l’idole dogon que la rondeur bonhomme du
rappeur repu. Le visage d’un dieu de la voyouterie, sorti tout droit d’un
panthéon primitif ou d’un comic de Frank Miller. Redresseur de torts rectifiant
un à un, sur un ring clandestin au sol de métal chauffé à blanc, ses démons et
ses bêtes noires. Pourfendeur de la fadeur, livrant une inlassable bataille à
la pop bien peignée, la martelant de ses phalanges tatouées, lui crachant à la
gueule des imprécations flirtant avec tout ce que la culture urbaine compte de
musiques en rage – rap, ragga, UK garage. Ses vieilles jambes, hélas, n’ont
plus tout à fait la prestesse d’autrefois, ni ses poings leur précision passée : C’mon
Baby
fait beaucoup de bruit pour rien, Council Estate frappe fort
mais à côté. Il faut attendre que cette hargne se mue en pur sadisme – comme
sur cette reprise métallurgico-charcutière du Slow de Kylie Minogue,
où la pauvresse se fait refaire le portrait à la soude
caustique et aux mégawatts balancés à la pince crocodile dans ce qui lui reste
de nichons – pour que le Tricky énervé fasse enfin mouche, enfin flipper.

Tricky, c’est aussi, c’est ensuite, telles deux obsidiennes envoûtées, une paire
d’yeux dingues. Un regard de dément, sombre et halluciné, enfumé et reptilien, naufragé
en plein bad trip. Deux billes noires
aux éclats sanguinaires, à peine amatis par les brumes opiacées et la lourdeur
des paupières. Le regard d’un fou qui, son forfait accompli, patauge, machette
à la main, dans des marécages saturés de mauvaises bactéries, tandis que des
haut-parleurs planqués dans la jungle ou sous son crâne déversent en continu un
flot de nappes infectieuses, de beats hagards et de violons désaccordés.
L’amateur de frissons pyrétiques sera plus qu’heureux d’apprendre que Tricky s’est
remis à sérieusement traficoter dans le soundscape malsain, l’ambient
viciée, l’electro palustre au point de se hisser – le temps d’un midtempo tribal
(l’excellent Veronika), d’un dub torpide (Past Mistake, ses vapeurs capiteuses, ses serpents à
sonnettes) ou de duels au soleil entre rastas comateux (le ragga
morriconien de Bacative, la steel-guitar atmosphérique et la chorale discrètement spaghetti de School
Gates
) – à la hauteur des titres les plus anxiogènes de Maxinquaye. (Son Strugglin’, à l’époque, valait à nos oreilles
tous les Shining du monde).

Tricky, c’est enfin ce torse toujours nu, exhibé comme une toile de maître.
Une fresque pectorale, un entrelacs de balafres et d’arabesques, un poitrail barbouillé
de peintures de guerre, taillé pour tout type de frotti-frotta, virils ou sensuels,
pas moins à l’aise dans les backrooms que dans les fight-clubs, taillé pour la bataille mais aussi, et peut-être surtout, pour le repos qui s’ensuit. Depuis
le débauchage de Martina Topley-Bird,
le modus operandi est bien connu : attirer de jeunes ingénues suaves
dans des bains turcs où s’adonner à des séances de dévergondage à la fois
douces et un peu crades, coincer des oies blanches dans des duos moites où la bête
se contentera de souffler dans la nuque de la belle, de panteler dans son dos
humide et dénudé, dans un numéro d’érotisme louche, lascif-agressif, dont le
grand Gainsbourg lui-même aurait jalousé la sophistication et la perversité.
Au diable les ligues de vertu : le sublime Cross to Bear, entre autres ébats
d'identique acabit, est un sommet de sensualité musquée, une pure banderie de ballade
classée X, célébrant les noces idéales de la rocaille et du satin, d’une canaille
et d’une catin.

On ose à peine l’avouer mais c’est ainsi qu’on l’aime, Tricky : en gredin,
en désaxé ou en satyre, en droog lâché
dans l’univers aseptisé de la soul digitale. Qui déguste, et c’est bien fait
pour sa jolie petite gueule.

                                                           

                                                          Tricky – Council Estate

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