Get Well Soon: Rest Now, Weary Head! You Will Get Well Soon
C’est l’été, inutile de se casser la tête, de couper les tifs en quatre,
fendons-nous plutôt d’une bonne grosse approximation. Le rock, en gros, se
diviserait en deux camps : les minimalistes, d’un côté ; les maximalistes,
de l’autre. A ma droite, les timides, les marmonneurs, les génies
monomaniaques, sisyphéens, autistes, ressasseurs (souvent talentueux, on se moque pas) des trois
mêmes accords, des deux mêmes notes, d’une seule et unique love story – foireuse,
qui plus est, et bien souvent imaginaire. A ma gauche, les flambeurs, les
jouisseurs, les forts en gueule, les touche-à-tout, les génies papillonneurs et dissipés,
prométhéens, dévorés par l’ambition, à qui il faut tout, tout de suite et tout
le temps, incapables de la moindre retenue, de la plus élémentaire autocensure,
leur ‘générosité’ dut-elle redéfinir pour toujours notre conception du mauvais
goût. D'ordinaire, mon coeur penche résolument du côté des premiers : ce
qui me botte, c’est le crétinisme immuable des Ramones, la pop
catatonique de Low, la voix de la petite chanteuse indienne des Papas
Fritas, les lignes de basse qui prennent aux tripes sans passer par la tête,
les boucles subliminales de DJ Premier, pas les opéras prog ni les
concept-albums en 10 CD, encore moins les rats de studio empilant les pistes
comme d’autres les Damart ou les singes savants capables de jouer du blues sur une mandoline miniature rien qu'avec
leur coude droit et leurs molaires du bas. A intervalles
réguliers, pourtant, un excentrique sort du rang, qui fait gaiement chavirer nos
certitudes.
Le dernier en date est Allemand, il s’appelle Konstantin
Gropper, le pauvre, et son amour affiché pour le très zen Leonard Cohen le poussait
a priori dans les bras de la tempérance et de la sobriété. Or, le voilà qui
débarque avec, sous le bras, un premier album d’une ambition, d’une complexité
et d’une densité assez folles. Là où son idole canadienne a fini par échouer peinard
dans une sorte de monastère, Gropper, lui, serait plutôt du genre à ne trouver
la paix nulle part, à se sentir partout à l’étroit. A l’étroit, d’abord, au
pays natal : basé à Mannheim et à Berlin, le gaillard revendique également des
attaches londoniennes et dublinoises. A l’étroit, ensuite, dans le format
chanson qu’il fait craquer en le bourrant de tout ce qui passe à sa
portée : riffs entremêlés, mélodies entrecroisées, lasagnes de voix
brûlantes, arrangements siphonnés, guirlandes de guitare, soufflés de cordes ou
de claviers, macramé d’accordéon, bruitages divers et variés, banjo
chatouilleur, clochettes tintinnabulantes, on en passe des qu’on n’a pas su
identifier. A l’étroit, enfin, dans les petites cases des encyclopédies et revues
musicales : bien que le folk au sens (très) large soit son incontestable port
d’attache, Get Well Soon lâche volontiers l’ancre pour dériver dans les
océans pop et rock et ne dédaigne pas non plus à l’occasion l’une ou l’autre
incursion dans un triangle des Bermudes musical dont les angles seraient, disons,
l’electro, le zouk péruvien et la musique manouche ('tention, y a un intrus). Toupie
folle, Rest Now, Weary Head! ne cesse d’osciller entre
lyrisme des grands espaces et confession intime, envolées mégalos et repli
bricolo, comme s’il suffisait d’un léger zoom arrière pour révéler la vraie
nature des paysages grandioses (forêts roussies, lacs cristallins) que ces
chansons évoquent : un pur objet de fantasme, un bête poster punaisé sous une mansarde.
D’où un album plutôt indescriptible, qui passe sans crier
gare de la mélancolie sépia de Beirut (le 78t rayé et l’orphéon
tziganophile de l’envoûtant You/Aurora/You/Seaside) au romantisme échevelé
d’Arcade Fire (influence diffuse mais omniprésente, sur I
Sold My Hands for Food So Please Feed Me, par exemple) et recèle une quantité quasi inépuisable de surprises petites et grandes : un Prelude
qui abat d'emblée la carte de l'hymne (histoire de ne pas perdre son temps), une reprise étonnante, un peu comateuse, assez belle,
du Born Slippy d’Underworld (bien
malin celui qui, ne connaissant pas l’original, en extrapolerait les origines
bourrines) ou ce Help to Prevent Forest Fire qui débute comme du Orbital
avant de s’échouer, veines ouvertes, au milieu des landes dévastées jadis
foulées par Arab Strap. Etc. Ce syncrétisme décomplexé atteint des
sommets sur If This Hat Is Missing I Have Gone Hunting, bateau ivre
surchargé au plus total mépris de la ligne de flottaison, rengaine aussi catchy
que formidablement alambiquée, qui déroule de l’accordéon, puis du piano, les
sanglots lents d’un automnal violon, une bonne tranche de rock épique agité du
bassin, une bonne grosse voix d’outre-tombe, une fanfare de cuivres aussi
discrète qu’efficace… avant de lâcher son arme secrète au détour d’un refrain
longuement (et jouissivement) postposé : un rap de cour de récré
entonné par ces chœurs féminins piaillants qui, des Black Kids à Los
Campesinos!, sont décidément l’accessoire hype de saison. Tuerie !
Une telle munificence ne conviendra pas forcément, on le
devine, aux constitutions les plus fragiles, qui frôleront ça et là le burnout
auditif, la gastro cérébrale, le reflux des tympans : Rest Your
Head est une proposition si déraisonnable, d’une telle exubérance qu’une écoute
intégrale provoque ça et là une sensation proche du mal de mer, une sorte
d’écoeurement las, notamment sur une fin de disque en queue de comète, à la
beauté un peu effilochée, où Gropper, (enfin) démuni, est comme forcé de
recycler ses cartouches, ne nous saisissant plus guère que sur Lost in the
Mountains (of the Heart), splendide brise-cœur dont la mélodie à la fois
étincelante et cotonneuse, comme arrachée note par note à l’épaisse
mélasse de la mélancolie, évoque aussi curieusement qu’irrésistiblement La
Tour de Pise de Jean-François Coen, cet obscur classique de pop
oblique.
Mais chut, ne pipons plus mot : on s’en voudrait, en traquant
le bémol à tout prix, d’en détourner certains d’un disque sur lequel il
s’agirait plutôt de se ruer. Rest Now, Weary Head ! est
tout simplement l’œuf le plus savoureux et le plus roboratif pondu par une perdrix de
l'année 2008. Gobez, les amis, et sans modération !
Get Well Soon – If This Hat Is Missing I Have Gone Hunting


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