Spiritualized @ Les Ardentes 2008
Durant toute la prestation de Spiritualized, une pensée lancinante, un désir brûlant, une obsession : être ailleurs.
Non que Jason Pierce et ses musiciens aient pris de haut leurs fans
liégeois, cochonné leur répertoire, joué à côté de leurs pédales de
distorsion. Au contraire, sur le pur plan musical, ce fut sans aucun
doute de ce samedi le concert le plus irréprochable, le plus soigné, à tout point de vue,
dans le son, comme dans l'exécution ou l'enchaînement des titres, avec
une setlist idéalement partagée entre piqués bruitistes et montées
extatiques (n'oublions pas qu'un des grands morceaux de Pierce,
enregistré du temps de Spacemen 3, s'appelait Rollercoaster). Mais
voilà : on aurait payé très cher pour acquérir – oh, l'espace d'une
petite heure, guère plus, on s'amuse bien aux Ardentes – le don de
projection astrale, cette capacité à s'extirper de son corps pour
flotter dans l'éther et aller voir ailleurs. On aurait tant aimé
décoller du dallage en hexagones posé durant la nuit pour conjurer une
gadoue devenue franchement impraticable – impression pénible de se
trouver sur une plate-forme pétrolière menacée par la montée inexorable
d'un océan de boue, qu'est-ce qui m'a pris en plus de mettre mes
mocassins en daim… – pour atterrir dans une salle de bal cosy, basse
de plafond et tendue de velours rouge, obscure et enfumée, où la seule
lumière eut été non plus l'éclat terne d'un ciel barbouillé mais la
lumière pure, crue, rasante et aveuglante d'un light-show épileptique.
Oui, c'est de façon hélas un peu détachée, à un niveau cérébral,
purement intellectuel, qu'on apprécie aujourd'hui les chansons de
Spiritualized – tirées pour l'essentiel du récent et formidable Songs in A&E avec, ça et là, une incursion inspirée dans le passé du groupe, dont un Come Together noisy-soul
grandiose où l'on apprécie toute la puissance pectorale des deux
choristes black – alors qu'on brûle de ressentir avec les tripes, les
pieds rivés sur un plancher frémissant, hypnotisé par les stroboscopes,
ce mélange, inouï et ahurissant de beauté, de gospel et de shoegazing,
d'élans mystiques et de replis autistes, la tête tournée un temps vers
les nuées puis baissée, celui d'après, sur des racks d'effets
piétinés avec une hargne et un génie laissés miraculeusement intacts par des décennies d'excès médicamenteux.
A revoir très vite en salle, où la même prestation tutoiera, c'est sûr, la perfection.


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