Alain Bashung @ Les Ardentes 2008
C’est la
guitare folk en bandoulière que Bashung s'avance sous la lumière oblique
et bleue, se pose sur le tabouret de cuir noir. Sans mot dire, il s'assoit et
se lance dans les dix minutes toutes en volutes de Comme un Lego, la
plus longue, la plus ardue mais la plus belle aussi, la plus mystérieuse des
chansons-univers de Bleu Pétrole. Il assène ainsi, d'emblée, une double
mise au point : je ne ferai pas de concessions, je ne donnerai que le
meilleur.
Et de fait,
c'est avec une exigence égale et une classe absolue qu'il visite (ou revisite, eh
oui, déjà…) son dernier disque, époussète ses classiques ou farfouille quelque
recoin plus dérobé d'un répertoire où tout, fameux ou secret,
mérite l'éloge. Gracieux et généreux, d’un équilibre funambule, le set de ce
soir n’enfile pour tout dire que des temps forts. Parmi les titres encore
verts, que l’on ne fréquente que depuis peu, la palme revient sans hésiter à ce
Vénus dont l’éclat, sur Bleu Pétrole, nous avait échappé mais
qui, dans la moiteur du HF6, subjugue et enivre, avec ses strophes luxuriantes,
son violoncelle pincé comme un banjo. Côté flash-back, on n'en revient toujours
pas d'avoir eu droit – et ce, sans devoir s'abaisser au niveau de ces
pochetrons qui réclament en beuglant Résidents de la République ou Big
bisous (ils n'auront ni l'un ni l'autre, bien fait) – à un Volontaire dont
on n'osait rêver, quasi industriel, encore plus sombre et tendu qu’en
1982, ou à cette somptueuse version, étale et hypnotique, ralentie jusqu’aux
portes de la catatonie, d’À perte de vue. Et puis, à intervalles
réguliers, pour cajoler le badaud venu se prosterner devant l’icône mainstream (par
pitié, ne soyez pas Nagui, arrêtez de dire « Monsieur Bashung », sinon
je tape), Alain de lui offrir un tube, et de le lui offrir bravement,
sans expédier la besogne, en polissant avec amour ces ‘hits’ que beaucoup
traîneraient en maugréant comme un pondéreux chapelet, comme une suite de boulets
– La Nuit je mens rejoue le coup de foudre, le riff emblématique
d’Osez Joséphine enfle, ronfle, feule et rutile comme au premier jour.
Le meilleur, pourtant, reste à
venir, nous tombe dessus au fil d’un rappel copieux et aérien, où les yeux se
brouillent, où la tête se vide, où le souffle devient heurté, on appelle ça le
mal des montagnes, Bashung nous emmène très haut, on entrevoit les cimes du nirvana. La première salve, bouquet final joué en groupe, enchaîne
un Madame rêve où l’on fut à une phalange de chialer (avant, l'honneur est sauf, que
la clope rougeoyante d’un ivrogne ne nous arrache à notre transe), puis d’étourdissants
Vertiges de l’amour et un Malaxe magistral, glaiseux juste
ce qu’il faut. Tierce impériale où afflue et reflue, où ronronne puis vrombit la
bande dont s’est entouré l’Alsacien et qui n'excelle pas moins dans l’impressionnisme que dans le gros son (carton orange, tout de même, à ce
guitariste poseur à catogan frisé et cuir moule-burnes, dont la virtuosité
baveuse correspond un peu trop à l’idée que l’on se fait d’un guitariste poseur à cuir
moule-burnes et catogan frisé). Puis les musiciens s’éclipsent et c’est
Bashung seul qui assure le retour sur terre, l’atterrissage en douceur, déshabillant
Angora puis le Night in White Satin de Moody Blues avec une délicatesse,
une sensualité et une modestie infinies. Ah ça, pour rugir, ils
auront rugi tout du long et à tous les régimes, les chevaux du plaisir !
Et puis, pffouu, quels
textes… Ce qu’on était venu chercher, et pour le coup nous ne fûmes pas déçus,
ce sont les oracles d'un Sphinx alsacien, les devinettes d’un dandy hermétique,
insondable derrière ses verres fumés, opaque sous son feutre noir de gangster
hiératique qui, une heure et demie durant, fera crépiter sa Thomson rhétorique,
lâchant sur ses victimes consentantes rafale sur rafale de perforantes charades.
Tout Bashung, pour nous, tient en une poignée de vers inscrutables,
vertigineux, mallarméens, juteuses grappes de mots dont le suc, au terme d’une
vie, demeurera inépuisé, vocables tout cons parfois dont l’arrimage sibyllin touche
pourtant à la perfection, images obscures et lumineuses, sidérantes, lâchées
sans crier gare, au creux d’un couplet, à l'ombre d’un pont, au cœur d’un
refrain, éternellement saisissantes, inusables, géniales. On est venu en pèlerin,
écouter cette voix inimitable nous parler de « voleurs d’amphore au fond
des criques », de « cerises qui rosissent ou grossissent lorsque deux
doigts s’en emparent », de cette dame qui rêve « d’archipels, de
vagues perpétuelles, sismiques et sensuelles ». Formules magiques,
magiquement formulées, de la scène à la fosse, de sa gorge éraillée à nos thalamus
irradiés, offrandes inversées, de la divinité aux multitudes, largesses
accordées sans compter, y compris lorsque la musique a cessé et que Bashung, venu dire au revoir, un sourire subtil au coin des lèvres, jette encore en pâture à une foule avide et déchaînée, qui
en voudrait encore plus, ce vers fabuleux, dont on fera le fil rouge du reste
de notre vie, que l’on se promet dès le lendemain de faire graver sur nos armoiries :
« Et que ne durent que les moments doux ». Oh oui, putain. Ainsi
soit-il.


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