Made in America
Par deux fois déjà
dans l'histoire très récente de la Californie, le quartier de South Central à
Los Angeles a été le théâtre de violentes émeutes au sein de la communauté
afro-américaine. En réalité, cette banlieue est une zone de combat permanente dans
laquelle deux gangs rivaux, les Crips et les Bloods, s'affrontent depuis 40 ans…

Se lancer
dans l'analyse du phénomène des gangs afro-américains c'est comme s'essayer à
dénouer les dreadlocks d'un vieux rasta avec un peigne en frigolite. Qui a
commencé ? Pourquoi des mecs en sont arrivés à s'entre tuer au sein de la
même ethnie jusqu'à faire fi de la moindre considération pour la vie humaine ?
Tuer au nom d'une ville, d'un quartier, d'une rue ou d'une couleur de bandanas.
Tuer pour rien ? Il faut croire que non, même si la raison de cette
guerilla urbaine qui secoue la ville la plus importante de l'état le plus riche
des U.S.A semble aujourd'hui enfouie sous les corps d'une génération
complètement déconnectée des précédentes. Il aura fallu 15 années de recherches
et d'interviews au documentaliste Stacy Peralta, lui-même icône de la culture
urbaine et enfant du ghetto de L.A., pour dresser une cartographie fluide de la situation.
Partant de
3 frères repentis, jadis acteurs même de cette scène désabusée, Peralta – l'homme
qui, avec une bande de potes, a littéralement inventé le skateboard professionnel
tel qu'on le conçoit aujourd'hui et a scénarisé LORDS OF DOGTOWN qui, malgré
une réalisation imparfaite, raconte une partie de son incroyable histoire – ne
se laisse pas enfoncer dans un constat instantané et stérile. Il remonte le
temps au fil d'un montage truffé d'archives fortes, sillonnant librement à
travers les époques au gré de ses interrogations. De la lutte des mouvements
noirs de Californie visant à se libérer du ghetto à la guerre des gangs qui a
redéfini de nouvelles frontières tout aussi figées que celles qui séparaient
les quartiers blancs des quartiers noirs, Peralta s'emploie à chercher les
causes plutôt que les prétextes qui ont focalisé la violence (il ne passe que
très peu de temps sur l'épisode Rodney King par exemple, mais s'attarde plus
longuement sur le décalage progressif entre les générations toujours plus déconnectées
des valeurs de leurs parents). Si les motifs changent, les poses restent les mêmes.
Comment un homme se retrouve-t-il dans une situation où il n'a plus rien à
perdre ni à gagner ? Quel chemin a-t-il parcouru pour tomber dans un état
tel que le désespoir écrase sa conscience et annihile tout sentiment
d'appartenance à une communauté plus large qu'un pâté de maison ou un coin de
rue ? S'attachant uniquement à dépeindre la communauté black des deux
gangs les plus populaires (aucune mention des factions latinos très implantées
à L.A.), Peralta raconte l'histoire de quartiers qui sont les tumeurs d'une
Amérique entière, viciée de l'intérieur. Gangrénée par son système. De fait, MADE
IN AMERICA brosse le portait paradoxal à charge d'un pays tout puissant incapable
d'assurer la vie décente de ses citoyens. Toutefois, il ne pointe pas
directement les coupables. Il reste dans la rue. L'ombre des costars de
Washington ou des officiels planqués se laissent deviner en filigrane. Le
responsable c'est un système. Un concept malade. Qui faut-il aller interviewer pour
lui demander de répondre d'un siècle d'histoire ? Ce documentaire rythmé,
dénoué le plus didactiquement possible est définitivement celui des victimes,
pas ce lui des bourreaux. Et ce n'est pas un rapide passage sur une photo du
gouvernator qui fixera la cible. Le problème est plus large, plus profond, à la
limite de décourager définitivement les rares membres de la communauté (dont
les frères repentis) qui œuvrent aujourd'hui à la reconstruction d'une morale
sans pouvoir compter sur le budget fédéral.
La
collection d'archives, commentées par la voix de Forest Whitaker qui fait
office de narrateur durant tout le documentaire, est impressionnante. Et
pourtant, Stacy Peralta, aux antipodes d'un Michael Moore auto starifié, ne se
met jamais en scène. Il ne filme que les témoignages. Jamais les questions de
celui qui interroge. Alternés, courtes reconstitutions animées, témoignages, analyses
et clichés d'archives se succèdent pour construire un récit méthodiquement
construit. L'influence du montage cadencé façon MTV, bercé de hip hop et de
soul n'est jamais loin. Il faut savoir que Peralta a commencé la vidéo en
réalisant des vidéos de skate et de surf. En redéfinissant un style qui nous a
envahi depuis. L'image ne se stabilise finalement que pour appuyer la détresse
ou les larmes. De cette noirceur se dégage pourtant un faible message d'espoir
que les anciens gangsta's veulent défendre. Si l'Amérique les a façonnés, leur
a dicté un destin sans issue, ils peuvent encore être rebelles en balayant le
poids de la fatalité. Mais la barre est lourde à redresser et déjà, une
nouvelle génération, née dans le sang, s'est installée dessus de tout son poids…


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