TV on the Radio: Dear Science,

Peu
de musiciens auront, davantage que TV on the Radio, contribué à pousser l’art
du namedropping dans ses retranchements les plus psychédéliques. Il
suffit d’introduire le nom du groupe dans un quelconque moteur de recherche, de
barboter trois minutes dans les arcanes du réseau et, paf !, on ne sait
plus où donner de la tête, entre « Du Beach Boys un jour de tempête
de sable », « A ranger quelque part entre Funkadelic et Bauhaus »
ou « Ornette Coleman
rencontre Captain Beefheart,
tapant le jam avec les Master
Musicians of Jajouka
et Marvin Gaye ». Images saisissantes,
excitantes partouzes référentielles… qui en disent pourtant plus long sur un
certain formatage de l’écriture rock que sur la production discographique des
New-Yorkais. Car, quand on a écrit que « My Bloody Valentine s’est mis au moonwalk »
(ça, c’est de moi), on a frappé les imaginations, on a intrigué, peut-être a-t-on
même fait sourire mais, au fond, on n’a pas dit grand-chose.

Il
faut admettre que la tambouille de TV on the Radio se prête tout
particulièrement à ces exercices de style : elle est le trou noir du rock
contemporain, happant goulûment tous les genres qui passent à sa portée, du jazz
à la pop, du funk au punk, du doo-wop au do it yourself sans
oublier le bruit blanc ou la great black
music
, tantôt moulinant des riffs dévastateurs, tantôt brodant de délicates
mélodies, tantôt bâtissant des harmonies célestes, exhalant selon l’humeur des
relents gothiques, progressifs, discoïdes ou carrément cosmiques, enfouissant le
tout sous des strates et des strates d’arrangements à faire passer le plus
épais des murs du son pour une vulgaire cloison de gyproc. Et on n’a même
évoqué cette voix incroyable de Peter Gabriel black, pressé et furibard. Donc, oui,
sur Dear Science, James Brown fait
l’amour à Kate Bush pendant que la Danse
des canards
passe en boucles dans une bétonneuse… mais encore ?

Préciser
d’abord que si bien des sons et des traditions se croisent, se frôlent et s’entrechoquent
ici, il ne s’agit jamais d’un collage potache à la Beck ou à la Go! Team, gluant
de Pattex, colorié au Pelikan, encore moins d’un bricolage du dimanche inutilement
alambiqué, avec trop de rouages, pas assez d’huile, et des soudures épaisses
comme des varices. Aux antipodes du dilettantisme, les membres de TV
on the Radio forment un think-tank de grosses têtes un peu freak bien décidées à définir le futur de la musique en
bossant, loin des regards, sur des équations musicales d’une indicible complexité.
Ce qui donne au final un objet hi-tech, étincelant, aussi froid
que fascinant, et même pour tout dire un peu intimidant. C’est d’autant plus ennuyeux
qu’il n’y a pas l’ombre cette fois d’un Wolf
Like Me
, ce bulldozer de single
qui, lancé à 100 à l’heure,
s’empressait d’enfoncer les portes du disque précédent, le tout aussi dense mais
plus immédiatement accrocheur Return to Cookie Mountain. L’on risque par
contre de trépigner un bon moment au pied du bunker rococo qu’est Dear
Science
, à la recherche du sésame qui donnera l’accès définitif et
permanent aux merveilles amassées à l’intérieur, des trésors que l’on devine
aux narquoises étincelles qu’ils s’ingénient à nous lancer à travers les hublots
vicieusement ménagés, ça et là, par les architectes de l’édifice. En
clair : on sait qu’il s’agit d’un grand disque, la cervelle est
formelle, mais on tarde à le ressentir avec les tripes.

Cela
vaut la peine, toutefois, de partir en quête du détail qui tue et vous donne la
force d’insister : ce pourrait être, par exemple, le gimmick de Dancing Choose, titre étonnamment
bimbo dont le popotin remuant et rebondi s’avère délicieusement fessé, à la fin de
chaque mesure, par une ravissante claque digitale : un effet de rien du
tout, quasi subliminal, autour duquel se fixent pourtant les prémices de l’addiction. Une
addiction qui, de là, ira en enflant, jusqu’à s’étendre bientôt à l’ensemble
d’un disque où l’on s’entiche tour à tour d’un bijou de pop sombre et entêtante
(DLZ), d’une sublime balade aquatique
(Stork & Owl, dont les sonorités
limoneuses remontent des mêmes abysses que Silur, le chef-d’œuvre des
Allemands de Tarwater), puis de cet incroyable final où des angelots
s’époumonent sur des trompettes saturées et des tambours martiaux (Lover’s Day).

Le
doute n’est donc plus permis, l’affaire, au bout de trois albums brillants, bel
et bien emballée : TV on the Radio est un groupe majeur.
On regrette toutefois que le gang de Brooklyn ne parvienne plus à surprendre,
qu’il se vautre dans une excellence et une complexité un brin routinières,
qu’il s’enfonce lentement mais sûrement dans ce qui ressemble peu à peu à une
luxueuse impasse. Hormis un léger recentrage groovy incarné par une poignée de titres
mi-figue mi-raisin (Crying, Golden Age) où, poussé au cul par des effets
funky à la Quincy Jones, le groupe se sort le parapluie du derrière pour s’inviter
franco sur le dancefloor, ce Dear Science, qu’a-t-il à
nous offrir ? De neuf, s’entend ? Nada. Et l’on se met alors à se
poser un tas de questions inconvenantes sur ce que cachent cette obsession du
remplissage, ce souci flippant de la fioriture, cette surproduction géniale,
certes, mais profondément suspecte. Car n’est-ce pas le propre des surdoués en
mal de confiance et d’affection que de chercher toujours à en mettre plein la
vue, d’en faire des caisses en permanence, de préférer le passage en force à de
plus fines séductions ? Voilà la limite à laquelle se heurtent aujourd’hui les New-Yorkais,
dont la musique savante et chantournée incite au respect, de plus en plus… mais
à l’amour… hélas… de moins en moins.

 

                                                   TV on the Radio – Golden Age

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