Lambchop: OH (Ohio)

Dans une autre vie, Kurt Wagner, le
patron de Lambchop, a posé des
parquets : le voilà rattrapé, aujourd’hui, par ce génome d’artisan. De son
atelier ne sort plus désormais qu’un seul disque, de mieux en mieux emballé, de
moins en moins emballant. Dès lors, on hésite : faut-il saluer le bon gars
fiable, le petit métier qui se perd, la valeur refuge, l’ultime barrage sépia
contre la déferlante fluo ? Ou au contraire décocher au gaillard un bon coup de
pied dans le fond de la salopette ? … Allez, bottage de fesses !

Le fait qu’à l’instar de tant
d’autres (Howe Gelb, David Berman
des Silver Jews, le Bill Callahan trop bien peigné du
dernier album), Kurt Wagner ait tourné le dos à l’autarcie et à la rusticité pour
embaucher à tour de bras (ici réduit à six personnes, Lambchop a compté jusqu’à
une quinzaine de membres) et lancer sa PME sur le marché du luxe n’y change pas
grand-chose : les pièces d’antan, en dépit des nœuds apparents, du ponçage
approximatif, des lignes jamais d’équerre, arboraient une patte, une griffe,
une signature uniques là où le catalogue 2008, sculpté selon des courbes
classieuses, taillé avec science dans des essences précieuses, garanti sans
échardes, peine à planquer sous la finition irréprochable un manque criant d’inspiration.

Multiplier les couches de laque, les
ornements, les signes d’opulence ? Pourquoi pas ? On se laisse ainsi facilement
envoûter par ces jouvencelles qui, sur les meilleurs titres et à l'instar de certains disques récents de Leonard Cohen, s’en
viennent masser les épaules d'un Wagner caressant l'ivoire ou le nylon tout en doublant d'un écho sensuel son pénétrant baryton. Ça marche à fond sur Ohio. Ça le fait encore méchamment sur Slipped Dissolved & Loosed, superbe. A partir de I'm Thinking of a Number, on se pâme par contre de moins en moins, la plupart des morceaux ayant le piètre idée de pousser
au-delà des cinq ou six minutes, barrière toujours casse-gueule quand on n’a rien
d’autre à faire valoir que son métier et son bon goût. Jolies, chiantes, déjà entendues, soporifiques et raffinées, la plupart de ces chansons
ne nous inspirent rien de plus qu’un énième plancher impeccablement posé.

Repli d’autant plus dommageable que
sa réputation, Wagner la doit avant
tout à ces moments où, arpentant les vastes salles du palais des musiques américaines, il s'est enfin décidé à balancer les patins pour en rayer le
parquet. Certes, Wagner est un bon gars du Tennessee et ses compos ne se
déferont jamais de leur ADN country-folk. Mais c’est précisément en
abâtardissant l’idiome local, en compromettant sa pureté au contact d’esthétiques
honnies par le redneck de base, qu’il sut jadis s'extraire de la mêlée. Son
chef-d’oeuvre ? L’inusable Nixon, album plus noir que blanc, plus soul
que country, plus Gaye que Cash. Son meilleur single ? Lambchop
Is a Woman
, comptine géniale, à l'irrésistible chaloupement jamaïcain. Sa meilleure
reprise ? Une relecture très inspirée du This Corrosion des Sisters
of Mercy
, rien moins qu'un standard gothique.

Coups d’éclats déjà lointains, hélas : en dehors d’un flirt timide
avec la bossa nova, Wagner, cette fois, piétine et tournicote sur
des sentiers musicaux battus et rebattus, et nous ressert, comme si de rien
n’était, une grosse heure d’americana parvenue, doucereuse et résolument downtempo, bourrument susurrée, qu'engourdit
la brise tiède d'une production franchement bourgeoise. Pour le meilleur,
ça donne Of Raymond, moment de grâce, bijou de pop à papy, perle
d’easy-listening vintage, délicatement orchestrée, où l’amateur se
délectera de sublimes cuivres bacharachiens. Mais, pour le reste, il faudra se
fader de longs morceaux statiques exhalant poliment leur ronron satiné : l’accompagnement idéal pour
laper des martinis olive vautré sur un divan en velours grenat, au Buddha BarBQ de
Nashville. Il y en sans doute que ça excite : perso, on préfère d'assez loin se jeter une Bud tiède en canette à la buvette d’un trailer-park, le cul
posé sur une chaise raboteuse et bancale.

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