Boris: Smile
Au-delà de toute considération concernant la qualité
intrinsèque de leur musique, Boris a
tout pour être naturellement un petit phénomène du monde de la musique
alternative : ces types produisent à une cadence démentielle, sont undergrounds,
un peu fous, japonais (ce qui est déjà en soi être un peu fou, non ?
pensez à Ruins et à Boredoms pour voir !), ils font du
bruit depuis dix bonnes années et collaborent avec des artistes eux aussi
connus pour leur amour de la confidentialité et d'une ascèse rigoureuse de la
lo-fi rockeuse ou noise (Sunn O)))
et Merzbow entre autres). Ils se réclament
en outre de toute une série de groupes bien installés dans leur
réputation sulfureuse : les Melvins
qui continuent à y croire comme des forcenés vingt ans plus tard, les outsiders
du shoegaze Ride (le titre de
l'album peut d'ailleurs être vu comme un clin d'œil au premier album du
groupe), le doom rock de Kyuss, Motörhead… Une image toute prête à
conquérir les foules occidentales amatrices de musique indépendante et avides
de culte. Mais Boris, c'est aussi et surtout un culte avoué de la dispersion,
du foutoir et de l'à-peu-près… aimer tout Boris tient ainsi de l'apostolat. Il
faut s'en convaincre avant de se jeter dedans, sinon, c'est peine perdue.
Boris, ce sont les Takashi Miike du rock : la quantité y est, la folie
aussi, mais pour le meilleur et pour le pire.
Gare tout de même de ne pas paraître trop acerbe dans
notre description du petit phénomène nippon. Car Pink, en 2005 a
projeté le groupe dans une nouvelle notoriété, tout à fait justifiée. Véritable
bombinette frénétique, l'album avait tout du chef d'œuvre foutraque et
délirant. Smile en est d'ailleurs l'héritier stylistique direct. Bien qu'entre
temps le trio ait sorti pas moins de trois LPs solos, deux LPs collaboratifs
avec Sunn O))) et Merzbow et même un live, il a tous les traits bourrinoïdes
et sales qui faisaient le charme irrésistible de son prédécesseur :
finition minimaliste, son saturé melvinesque, énergie à peine controlée,… du
beau boulot consciencieusement cochonné.
Mais il fallait malgré tout que Smile gomme les craintes suscitées par le premier titre disponible,
My Neighbor Satan, à l'extrême
limite de l'écoutable, qui, entre parenthèses, ne se retrouve pas sur toutes
les versions de l'album (Boris ayant aussi la tendance très prononcée à sortir
leur production sur un nombre pléthorique de supports divers et variés). Son
merdique, voix exaspérante d'un Takeshi à la limite de la rupture d'anévrisme,
ça ne présageait pas que du bonheur si la totalité était à l'avenant. Il
fallait donc être prêts à être surpris, ce que nous n'avons pas manqué d'être.
Non seulement Smile ne déshonore pas
les responsables de Pink mais se hisse
à un niveau si pas égal du moins comparable.
Mais à vouloir trop souligner la ressemblance entre
les deux opus, on en perdrait presque de vue ce qui fait la particularité du
dernier-né. Et les spécificités sont ici suffisamment nombreuses que pour ne pas le
qualifier de rejeton timbré. Message impose une rythmique lourde, électronique, industrielle et froide façon Young Gods. Flower, Sun, Rain est une superbe ballade qui évoque les plus belles
pages de King Crimson. My Neighbor Satan, finalement, ne sonne
pas si mal, un peu retravaillée il est vrai depuis ce qu'on a pu subir avec la
vidéo officielle, joliment foireuse et nunuche. Sur le tout plane au fond comme
un soupçon de sérénité contemplative absente de Pink. Concluant sur un
morceau « bonus » de près de vingt minutes avec des tonalités
statiques et atmosphériques, Boris montre qu'il sait aussi, parfois, mettre la
pédale douce et fignoler des ambiances feutrées pas dégueulasses. Que les
amateurs du genre se rassurent néanmoins, le trio nippon ne relègue pour autant
pas la grosse artillerie au placard et la dégaine de bien réjouissante façon
sur au moins deux parfaits cocktails Molotov : Dead Destination et Your Were Holding An Umbrella.
Album insuffisamment homogène ou tout simplement
travaillé que pour prétendre au titre de pur chef-d'œuvre, Smile ne s'en situe pas moins dans le haut de la production de
Boris : je-m'en-foutiste, bruyant, remuant et foncièrement aimable.


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