Megapuss: Surfing

On voudrait être un pou. Oui,
on voudrait être un pou, un morpion, une tique à la limite, parce qu'on est
convaincu, à tort ou à raison, que c'est là, dans cette barbe et cette tignasse
épaisses, dans ces tréfonds pileux, au cœur de cette intimidante forêt de
kératine que se cache le secret de Devendra Banhart. Au début, il nous
faisait bien marrer, Devendra, avec son look d'auto-stoppeur en vadrouille pour
Katmandou, ses colliers de dents et de perles, ses chansonnettes tremblotantes
et panthéistes. Aujourd'hui, pourtant, on est tout à fait disposé à admettre
qu'il est bel et bien celui que l'on nous (sur)vend depuis des années : ni plus
ni moins que le grand rénovateur du folk américain. Comment le hippie pénible
d'hier est-il devenu ce baba vraiment cool qui surfe en short à Los Angeles,
donne le bras à la délicieuse Natalie Portman, nous refait 300 à poil sur
la pochette la plus génialement atroce de l’année ? Mystère et boule de gomme.

Ce qui est sûr, en revanche,
c’est qu’avec Surfing, première carte de visite de son
side-project Megapuss, Devendra Banhart signe (avec la complicité active
de Greg Rogove de Priestbird et l'occasionnel coup de main du batteur
des Strokes) le disque le plus exubérant, bordélique et décontracté du
gland de la saison. Ok, Banhart n’a pas totalement renoncé au secouage
de tambourin à la belle étoile, mais c’est sur les plages californiennes et au
clair de lune, bercés par les rouleaux phosphorescents du Pacifique, que lui et
ses potes allument désormais leur feu de camp (To the Love Within).
Autant dire que l'iode et le soleil angeleno font un bien fou à sa musique :
sans doute un peu lassé de croupir sur la berge de cette mare fétide qu'est
trop souvent le folk communautaire, c’est à la source originelle que Devendra
s’abreuve désormais, aux plaisirs simples du rock vintage, de la sunshine pop,
de la soul langoureuse qu’il s’adonne. Alternant esquisses de vingt secondes et
morceaux plus aboutis, claques viriles et pénétrants massages, harmonies à la Beach
Boys
et bricolages à la Jad Fair, nous régalant d'inventives
recettes à base de marshmallows et de champis hallucinogènes, Megapuss tente et
transcende tous les exercices de style : le groupe dégaine d'emblée des
cuivres à se damner (Crop Circle Jerk '94), reprend un classique doo-wop
qui n’existe que dans un univers parallèle où les crooners se pâment devant les
attributs mammaires des gallinacés (Chicken Titz) ou ressuscite
pour le plus grand plaisir de nos pelvis l'impitoyable et increvable Bo
Diddley
beat (A Gun on My Hip and a Rose on His Chest).

Un seul obstacle risque de se
dresser entre le mélomane tatillon et ce disque radieux : son esthétique
cracra, résolument lo-fi, à laquelle on n'est plus guère habitué, cette couche
de suie complaisamment déposée sur des hymnes étincelants (Theme for
Hollywood
), ce smog qui, surgi de Dieu sait où, enveloppe et étouffe des
mélodies aux proportions monumentales (Hamman). Ici, les chansons, dont
le dossier de presse voudrait nous faire croire qu'elles furent composées en
quinze minutes chrono, sont superbes, la technique est au poil, mais la
fidélité sonore émule avec une acuité parfois étonnante le transistor de plage
qui ne tournerait plus très rond depuis sa rencontre fortuite avec une balle de
jokari : les lignes mélodiques se superposent, les arrangements s'enchevêtrent,
les strates de souffle s'empilent et les ruptures de tons sont légion, à
l'image de cet Adam & Steve qui séquestre Carlos Santana dans
le local de répèt' d'Orange Juice pour une reprise masquée – serpentine,
convulsive, garantie sans saxophone – du Careless Whisper de Wham! (si
si). Le charme dingue de ce disque est indissociable de ses approximations, qui
évoquent l'époque bénie où la basse-fidélité n’était pas encore un
cache-misère, l’expression d’un misérabilisme intolérable mais un simple refus,
joyeux, décomplexé, des lourdeurs de la surproduction.  

Si l'on prend un mégapied à
voir un artiste réputé hermétique s'amuser comme un petit fou, il ne faut pas
en conclure pour autant que l'austère passé ait été rayé d'un simple trait.
C'est bien une âme cabossée et assoiffée d'absolu qui, en coulisses, continue
de tirer les ficelles, de dicter la manœuvre. Surfer se révèle par exemple une
expérience spirituelle, moins physique que mystique, un pur trip lysergique
: la chanson-titre voit nos barbus glisser à travers les portes de la perception, dans un
grand ralenti psychédélique, au son d'une harpe céleste. C'est sublime. Au-delà
de l’antépénultième morceau (Sayulita, envoûtante rêverie de sept
minutes), Banhart ne cherche d’ailleurs plus du tout à amuser la galerie,
troque le bermuda Quiksilver contre ses vieilles tuniques, ses amplis couverts
d'autocollants scatos contre un sobre piano ou sa fidèle guitare folk, pour se
lancer, visage grave et yeux fermés, dans une salve finale contemplative qui
confère par contagion une densité existentielle, une épaisseur insoupçonnée,
une majesté indiscutable à ce qui n'eut été, sans elle, que potacherie
décérébrée. Derrière les pitreries et les pastiches, sous l'euphorique brouhaha
s'avançait à pas feutrés un grand disque, un vrai, hirsute et foutrement
séduisant, au propos bien plus profond, bien plus bouleversant qu'il n'y
paraissait de prime abord.

Promis, juré, craché, on ne
se moquera plus jamais des barbus, on est même prêt à payer de son sang leur
liberté artistique et capillaire. 

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