Monkey: Journey To The West

Mondialisation, globalisation,
alter-mondialisme, post-modernisme, syncrétisme, péril jaune… des mots, des
mots, des vêtements de contrebande, du Kung Fu et des films de Stephen Chow…
Déjà depuis les années septante et Bruce Lee on sait qu'il ne faut pas rire
avec ces petits êtres bridés qui tiennent des magasins et des restaurants. En
Belgique nous avons pu pendant des années nous bercer d'illusions en nous
disant que Jean-Claude Van Damme était de toute manière plus fort que tous ces
niaks sadiques et ricanants grossièrement représentés au cinéma. Seulement, il
fallut bien constater que eux restent sains et laborieux, tout en sapant la
force vitale de l'homme occidental à grands coups de rations énormes de
nourriture trop grasse écoulées par leurs officines interlopes. Les Jeux Olympiques
et l'industrie du textile auront fini par nous convaincre que le pays du
maoïsme et du miracle économique n'était vraiment plus un sujet de rigolade
décent, pas même de celles relatives à la supposée petitesse du membre de ses
citoyens. Depuis qu'au jeu de celui qui a la plus grosse biroute d'une économie
globalisée l'Europe souhaite juste ne pas se retrouver avec le titre de pine
d'huître, on n'a plus trop le cœur de rigoler avec l'entrejambe de l'empire du
milieu.

Tout ça, Damon Albarn, lui, s'en fout un petit peu. Ou pas vraiment. Quelle
est la pertinence d'adapter en Angleterre sous forme d'un « opéra de
cirque » pour le 21ème siècle une légende séculaire comme celle
du Roi Singe en pleine période de Jeux Olympiques ? Opportunisme ? On
peut le penser. L'Asie est à la mode. Le Japon et le manga. La Corée du sud et ses dramas Tv. L'Inde et ses films musicaux
interminables. La Chine
et ses films de Kung Fu… parlons-en du Kung Fu ! Histoire de rappeler que
Stephen Chow a lui aussi fait un film basé sur la légende du Roi Singe. Mix de
culture littéraire et d'humour lourdingue comme souvent chez lui. Le cinéma
chinois a toujours bien aimé ce mélange de culture savante et de divertissement
pétomane. Demander à une hip-star comme Albarn de réaliser la musique d'un
projet théâtral à priori crédible sur un sujet de la légende littéraire
chinoise n'est-il pas fondamentalement du même ordre ? Avec son sempiternel
air d'échappé de sanatorium et son goût pour une auto mise en scène affectée
très british, Damon avait tout du choix rêvé. A tout le moins pouvait-on compter
sur son don pour l'hybridation et sa désinvolture innée. Mélange post-moderne
opportuniste ? Pourquoi pas. Brol foutraque ? Bien sur ! L'opéra
chinois ? Pas besoin de longues recherches, on en voit bien assez dans les
films de Tsui Hark… et de toute évidence, Jamie
Hewlett
en a l'air tout autant persuadé lorsque l'on voit la vidéo de Monkey Bee

Mais dans le fond, en disant cela, c'est oublier
que la musique occidentale ne redécouvre pas miraculeusement les richesses de
la culture asiatique. Le couple Albarn/Hewlett n'est pas le premier à goûter au
charme vénéneux du son venu de l'est lointain. Autres temps, autres modes, certes,
mais déjà au début du vingtième siècle, l'Europe musicale subit une profonde
vague d'engouement pour la musique orientale. Puccini, Debussy, Stravinsky,
Ravel, Bartok,… qu'en reste-il chez Albarn, un siècle ou presque plus
tard ? Une certaine exigence de grandeur. Si dans le fond il mouline
certaines recettes qui ont fait leur preuves avec Gorillaz (boucles, boites à rythme, découpage séquentiel de chaque
morceau, sons de Game Boy…), c'est avec une profondeur inespérée qu'il le fait.
Mais profondeur n'est certainement pas le terme qui convient, parce que, au
bout du compte, Journey To The West reste malgré tout une espèce de collage
post-moderne potache qui compile tout ce que l'on peut rêver comme clichés
d'orient : voix féminines aigues aphones, gammes pentatoniques, flûtes en
bois, rythmiques hachées,… le tout brassé avec une déconcertante absence de
complexe et un sérieux de façade admirable. Et l'on se rend compte au fur et
mesure que ce que brode l'ami Damon avec son mélange de synth-pop suave et de
balades de restau chinois c'est une véritable fresque musicale totale qui
atteint à plus d'un moment de très hauts niveaux d'abstraction. Heavenly Peach Banquet va très loin dans
un lyrisme cucul pourtant saisissant de beauté. Tripitaka's Curse se paye le luxe d'un pur moment d'expérimentation
sonore issue droit du Pierre Henry
des années soixante. The White Skeleton
Demon
est un choral de cuivres qui ne manque pas de rappeler furieusement Stravinsky. De même que les chœurs
triomphants de la March of the Iron Army, qui surnagent sur un
fond synthétique dégoulinant. Une façon de tenir la dragée haute à son concept
qui force l'admiration. Et c'est toute cette exigence d'excellence qui réussit
à donner force d'évidence à un mélange à la base improbable et transforme ce
qui n'aurait pu n'être qu'un exotisme de pacotille en un superbe exercice de
modernité musicale. Probablement dopé par la liberté que lui procure le style
de la musique de scène, Damon se laisse aller à ce cross-over impossible de
culture d'en-bas et d'en-haut, d'ici et de là-bas. Tout et n'importe
quoi ? Pourquoi pas dans le fond pour autant qu'on assume son ambition
jusqu'au bout.

Opéra, pop, flûte de bois, synthés,
Culture, culture, Wah Nam, Kung Fu et humour pipi-caca, littérature, Tsui Hark
et Stephen Chow, Stravinsky, Debussy et Aphex Twin, Damon Albarn fait le pari
de ne pas choisir. Ou alors de choisir tout en même temps. Pari dangereux, mais
qu'il maintient d'une main, ferme, de maître, taillant un petit joyau qui peut
bien valoir d'exemple étalon pour tous ceux qui se piquent de brouiller les
limites de la musique contemporaine.   

 

                                                                 Monkey Bee

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