Man from Uranus: Amazing Science Friction Vol. 1
On le répète : Freaksville n'est
pas un label comme les autres. Ainsi, ce n'est pas en surfant sur MySpace qu’il
fait ses emplettes musicales mais en tournant plutôt vers l’espace, le vrai, vers
les confins de la galaxie une armada de paraboles trafiquées. Tactique payante
: quelques mois à peine après les grisants UFO Goes UFA, voici déjà sa
seconde signature extraterrestre : Man From Uranus. Certes, la bio
jointe au disque tente d'accréditer la thèse du musicien accompli planqué derrière
un pseudonyme potache mais on refuse mordicus de croire en l'origine bêtement
terrienne de cette musique, on flaire la couverture derrière cette histoire à
dormir debout de Floridien installé à Cambridge, quand il n’est pas invité à
Glastonbury dans le cadre d’une résidence de « théréministe » (sic).
Ceci dit, tout cela n'est pas mal ficelé : Cambridge, par exemple, est un haut
lieu du rock progressif, genre dont on retrouve ici toute l'extravagance camée –
mais rien, Dieu merci, de la grandiloquence.
Plus qu'une vulgaire compilation destinée
à résumer en 23 titres 5 années d’enregistrements clandestins, Amazing
Science Friction Vol. 1 est un champ de bataille. Le théâtre d'un choc
plein d'étincelles entre deux forces antagonistes : l'ordre et le chaos, le
méga-bordel contre le bel unisson. Une arène où les notes, les accords, les
rythmes essaient tant bien que mal de faire corps, de rester soudés les uns aux
autres, de défendre envers et contre tout la cause de la Musique face aux
assauts répétés du Bruit, ce rugissement cosmique qui met, lui, toute son
énergie à dissoudre les harmonies, à griller les mélodies et à faire dérailler les
cadences. Le paradoxe de cette lutte – quasi métaphysique, où se fait très peu
sentir la patte velue de l'homme (et pour cause, sur scène, Man From Uranus
joue avec des bottes en plastique en guise de moufles) – est qu'elle se livre sur
le terrain de l'électronique vintage, graisseuse, 100% analogique, de celle qui
se bidouille à l'huile de coude, en s'acharnant sur des boutons récalcitrants
plutôt que sur des pixels dociles, de celle qui fait pousser la corne au bout
des doigts. L'homme d'Uranus est pote avec Add N to (X), et ça s'entend,
et pas qu'un peu : même imaginaire déglingué, même bric-à-brac suranné, même
démence dans l'exécution.
Chez les uns comme chez l'autre, le
musicien n'est guère plus qu'un médium, un pantin, l'exécutant malgré lui des
basses œuvres d'une intelligence artificielle et maléfique. Un Mal qui, ici, s'insinue dans des machines antédiluviennes dont il prend le contrôle en loucedé,
arrachant des blips stridents à des Moog poussiéreux, hantant pour nous faire
peur de vénérables oscillateurs, tirant des ululements sinistres d'antiques
theremins, sabordant sciemment des samples qui n'avaient plus à prouver leur
efficacité (Cindy Looper est un remix officieux et archibogué du Destroy
Rock'n'Roll de Mylo), convoquant le fantôme de John Bonham sur un
dub drogué jusqu’à la moëlle (The Iron Virgin), étouffant sous le
souffle de walkmen à cassette des breakbeats exténués, des voix d'androïdes
enrou(ill)és, de vieux blues entonnés par des astronautes ectoplasmiques dans
la solitude glacée de stations orbitales à la dérive.
Le disque balance ainsi constamment
entre la joliesse rétrofuturiste et le portnawak intersidéral, la fantaisie
cinétique et le rebut industriel, le bien fichu et le carrément foutu. On passe
sans crier gare d'une plage énigmatique qui fait crac boum pouêt sans rime ni
raison à un groove métronomique que la tourmente analogique parvient à peine à
bousculer. Le lutte, certes, est inégale et débouche comme prévu sur l’annihilation
de la civilisation : empiétant les unes sur les autres,
les dernières plages dessinent un paysage sonore minimaliste et ravagé, que jonchent,
épars, de misérables bruits à l'agonie, dans une atmosphère de pure désolation
– on y entend quand même Fred Flintstone (re-sic) mais, le pauvre, il a l'air
aussi paumé que paniqué, à trottiner, seul et frigorifié, dans ces ruines
post-nucléaires.
Avant d'en arriver là, il y aura eu
toutefois d'épiques, de grandioses passes d’armes, tel ce New Planet
Professor d'anthologie qui, après s'être traîtreusement profilé
comme une miniature SF inconséquente (le genre de kitscherie qu'on entendait
jadis sur les disques de Sukia, de Salaryman ou de Broadcast,
ces derniers invités sur deux titres), se cale bientôt sur un beat kraut caoutchouteux
(kraoutchouteux ?) qui sert lui-même de trampoline à un organiste fou dont le
clavier crache vers le firmament, cinq jouissives minutes durant, des geysers
gargouillant de notes incandescentes. Du free-jazz joué par des Playmobil
retouchés au Zippo ? Une carte de vœux musicale possédée par le démon ? Un
hommage du Moog Cook Book à Sun Ra ? On ne sait
pas trop mais waow.
Faut-il préciser que les amateurs de bizarreries cosmiques, de pétages de plomb
semi-contrôlés, d'objets musicaux non identifiés sont cordialement invités à se ruer sur ce
disque ?


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