The Rural Alberta Advantage: Hometowns
2008, année folk ? Quantitativement, peut-être. Qualitativement, c’est plus discutable. Les douze derniers
mois furent certes pléthoriques mais, dans l’ensemble, on a surtout vu s’arrondir
et se tendre le ventre mou du genre : des groupes jadis excellents se sont
mis à radoter (Herman Düne, Silver Jews, My Morning Jacket, tous recalés), des
tâcherons ont bénéficié d’une attention que d’autres, demeurés dans l’ombre,
auraient mérité d’accaparer (que de lignes consacrées aux insignifiants Lightspeed
Champion ou Noah & The Whale plutôt qu’au superbe Rook de
Shearwater) et les journalistes se sont obstinés à jauger
le génie à l’épaisseur des fourrures (on cherche toujours à comprendre l’engouement
quasi unanime pour les harmonies acapelcouilles de Fleet Foxes). L’année
s’achève néanmoins comme elle avait commencé : autour du feu de camp, sous une
avalanche de frissons champêtres.
Il y eut d’abord, vers février-mars, la divine morsure de Bon Iver,
ce venin givré distillé dans une cahute du fin fond du Montana ; la seconde morsure
fut portée par surprise, il y a quelques semaines, et elle a quelque chose de plus
animal, elle porte la rage en elle, elle file la fièvre, il faut la mettre au
passif de The Rural Alberta Advantage, un gang de renards hantant
les vastes plaines échouées sur l’autre versant des Montagnes Rocheuses, dans
le rural Alberta, au Canada. En 2009, le bouche à oreille pourrait porter très
loin ce disque qui, sortie confidentielle oblige, est passé jusqu’à présent entre
les mailles de bien des filets (sujet de dissert' : un disque indépendant non
chroniqué sur Pitchfork a-t-il une quelconque espèce d'existence ?) ; après tout, tel fut le sort de For Emma, Forever Ago, chef-d'oeuvre paru à compte d’auteur longtemps avant – air connu – d’être repéré par la blogosphère, puis récupéré par l’industrie. En
attendant l'éventuelle consécration, on se contentera de savourer cette merveille entre happy few.
La comparaison entre Boniver et The RAA vaut surtout au plan
économique et médiatique. Stylistiquement, en effet, ce n’est pas une chaîne de montagnes mais un gouffre
qui sépare la pop acoustique exaltée des uns du spleen gercé de l’autre.
Pas le temps, ici, de se perdre dans la contemplation des glaçons pris dans les
poils de son nombril : c’est de folk joué à fond les ballons dont il s'agit, les
doigts en sang, la pulpe en bouillie. De rythmes élastiques et cahoteux,
dominés par une grosse caisse pachydermique. D’une voix nasillarde, surchauffée, perdue entre la panique et la béatitude. D’un brasero torride et
crépitant, qui crache ses étincelles en tourbillons
incandescents, dans toutes les directions que lui impose un vent capricieux, vers la pop tachycarde de Clap Your Hands! Say Yeah! (The
Ballad of the RAA), le punk rustique des Feelies et, surtout,
surtout, le lyrisme à l’arrache de Neutral Milk Hotel. Hometowns est
carrément le premier disque, depuis la sortie du génial In an Aeroplane Over
the Sea (dix ans déjà…), à craquer le secret de Jeff Mangum, le premier à émuler ce son que l’on a cru à tort inimitable, à lutter à armes égales avec cette lo-fi mégalomaniaque, à retrouver cette euphorie d’écorché vif. Dix ans de frustration qu’avalent tout cru, que
rachètent en dix secondes des tueries comme The Dethbridge in Lethbridge
ou The Deadroads.
Comme avec Mangum, redneck, ici, rime avec breakneck,
bouseux avec casse-cou : Hometowns est un album caisse à savon, un
bijou d’aérodynamisme bricolo, une fusée de bois mal équarri pilotée par ces
merveilleux fous du volant dans leurs drôles de salopettes. Enfin, pilotée… disons
plutôt maintenue vaille que vaille au milieu d’une route envahie par la pierraille
et les éboulis, défoncée, constellée de flaques et de nids de poule, une lasagne de tarmac posé n’importe comment par des ouvriers
communaux gorgés de bourbon frelaté. Une route bien raide, en plus, une pente à
30% dévalée sans frein, cahin-caha, en mordant dangereusement sur des accotements
pas près d'être stabilisés, à l'extrême limite du tonneau, en dérapant avec fracas dans le gravier
qui crisse, en hurlant très fort les yeux fermés, de joie, de peur, de démence et de douleur, en laissant des bouts de joue sur des
barbelés rouillés. Que les quelques passages plus apaisés, bercés par des
chœurs féminins, portés par les vents ascendants d’un orgue ou d’un violoncelle
discrets, ne trompent personne : ces accalmies ont tout du vol plané, de la lévitation
par catapultage, elles résultent de la course folle d’un bolide qui, au premier
dos d’âne, ne peut que faire la nique aux lois de Newton et au plancher des
vaches. Grisant.


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