Dälek: Gutter Tactics

On l’oublie mais
le rap ne ressemble pas forcément à une virée sur le Strip de Vegas à l’arrière
d’une limousine frôlant l’hectomètre. Il peut aussi tenir de la descente pédestre
dans les enfers fumants d'un Downtown dévasté où les gourmettes 24 carats font
place aux Cara qu'éclusent par 24 les ombres avachies dans les
abribus défoncés, un sous-monde où les voitures de luxe finissent carbonisées sur un brelan de parpaings, où les néons sinistres des motels
miteux et des mont-de-piété grillagés grésillent du peu d’électricité que leur laissent
les skytracers maousses et les enseignes géantes des méga-casinos. Répétitif,
obsédant, bricolé avec des rebuts chourés à même le sol, le hip-hop originel
est depuis toujours le genre musical le plus à même de téléporter l'agoraphobe
moyen au cœur de la déréliction et du chaos urbains.

Ce que nous
rappelle très opportunément Gutter Tactics, nouvel album de Dälek
: dans l'univers flashy et toc du rap contemporain, ce terrifiant duo
originaire de Newark, New Jersey incarne à lui seul, ou presque, le côté sombre
et authentique de la force illustré jadis par le mur du son du Bomb Squad, l'implacable production
team
des premiers Public Enemy. Les beats de plomb et les nappes
suffocantes d’Oktopus, tout en stridences noisy, lancinances droguées,
empilement de samples anxiogènes et sirènes vrombissantes, le flow âpre et les
sermons apocalyptiques de ce MC Dälek très convaincant en télévangéliste allumé
(Blessed Are They Who Bash Your Children's Heads Against a Rock : d’emblée,
le ton est asséné) broieront les cœurs fragiles dans l'étau
impitoyable de leurs ambiances accablantes. Il y a largement sur ce disque, dans
son animosité affichée en continu, de quoi faire passer le plus patibulaire et couturé, le plus tatoué et farci de plomb des gangsters torse nu, le plus revêche des moines-guerriers du Wu-Tang
pour ce qu'ils sont en vérité : des méchants tout juste bons à effrayer nains
et souris chez Walt Disney.

Dans un paysage
rap sinistré depuis au moins dix ans, on ne voit guère que deux officines
capables d’en remontrer à ce mix oppressant : cLOUDDEAD, d’un côté, ses
ambiances envapées et délétères : El-P, de l’autre, génial assembleur, en
solo comme avec Company Flow ou Cannibal Ox, de mille-feuilles
métallurgiques, fournisseur depuis 15 ans d’un acier laminé de la meilleure
qualité sur lesquels vient s’inscrire en bas-relief une geste futuriste paranoïaque et déglinguée – fixette SF que l'on retrouve ici : pour rappel ou
pour info, les Daleks sont les mutants ridicules que combat le Dr. Who.

Pour le reste, le
groupe, signé sur le label Ipecac de Mike Patton (une sorte de référence
absolue du metal arty), préfère cultiver sa différence en collaborant avec des
pointures du kraut (Faust) ou de l’indus (Young Gods) et en tournant
avec des poids lourds du rock pesant tels Godflesh, Isis ou les Melvins.
Sans que ça tienne jamais du gimmick. En fait, on soupçonne Dälek d'avoir lu
quelque part que le rap était l'ultime avatar de la great black music et
de s’être mépris sur le sens véritable de l’expression : négligeant le jazz,
le funk, la disco, la soul, Dälek s'est mis à dévorer des montagnes de rock
atrabilaire et noir de suie, à se gaver de doom, de sludge, de black-metal, à
s'abrutir de stoner et d’electro-body. Tant et si bien que son hip-hop sombre
et effondré a cent fois plus à voir avec les sables mouvants de la musique noise
(ces mecs sont fans de My Bloody Valentine) ou les tourbillons du heavy
psychédélique post-Black Sabbath qu'avec la
racaille cacaille d'un rap mainstream qui n'en finit plus de régresser.

Cette plongée hypnotique au cœur du malaise absolu
a tout de l’aller simple ; pour le retour, faut se débrouiller tout seul, et
c'est loin d'être gagné. Les âmes sensibles risquent donc de ne jamais en
revenir : on a très, très envie de les pousser dans le dos.

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