James Yuill: Turning Down Water for Air
Il y a quelque chose
d’un peu déchirant à voir un nouveau venu débarquer, forcément plein d’espoir,
sans se rendre compte que le rouleau puissant sur lequel il
s’imagine déferler n’est guère plus, aujourd’hui, qu’une vaguelette à l’agonie,
un remous mou. Avec sa pop rêveuse et son folk acoustique tissé d’électronique
impressionniste, le Londonien James Yuill s’inscrit ainsi dans un
sous-genre dont l’apogée remonte tout de même à 2002, année de sortie de l’intouchable
Neon Golden de Notwist. Disque plus pop que folk d’ailleurs, et
qui de toute façon domine sa fade concurrence tel un pic dressé dans un morne paysage
de polders. 2002, donc : bien de l’eau, depuis, a passé sous les ponts de
la hype et, franchement, qui en a encore à caler de la folktronica, accouplement bâtard
s’il en est ? Hein, qui ?
La bâtardise, c’est
bien connu, mène à la stérilité et, de fait, en dehors des Allemands susnommés,
au génie desquels les étiquettes adhèrent mal, personne n’est jamais parvenu à sortir
cet hybride de l’impasse où il est mort-né, rien qui n’ait, dans ce petit
cercle bigleux et déprimant, dépassé la médiocrité d’un folk pâteux barbouillé de
mauvaise ambient. Une fois sur deux, rebelote avec Yuill, on nous ressort la
même image : Nick Drake meets
Aphex Twin. Mouais, hum, dans vos
rêves, les gars. En vérité, depuis près de dix ans, les adeptes du genre – de Styrofoam
aux protégés interchangeables du label Morr Music – débitent avant tout des tranches
de mélancolie insipides, calibrées au microgramme, livrées dans des barquettes
sous vide, à réchauffer au micro-ondes et à fourrer sans modération dans ces comédies
indie douces-amères dont les anti-héros juvéniles et mollement torturés traînent
leur mal-être, leurs Converse et leur parka en shootant sans conviction dans de
très cinégéniques montagnes de feuilles mortes.
Revenons un instant à
Nick Drake, LA référence du genre, brandie comme attendu dans un dossier de
presse qui, c’est sa fonction, ne craint ni le cliché le plus éculé ni la
forfanterie la plus ridicule. Parce que si le spleen drakien prenait des
teintes irréelles, panthéistes, cosmiques, si la douceur, dans sa gorge, sous
ses doigts, était une ortie vénéneuse, la mélancolie, ici, tient plutôt de la
plante en pot. Impression tenace d’un romantisme de chambrette, douillet, climatisé,
d’un spleen H&M, d’un spleen Ikea, complaisamment traîné de l’iBook au
yucca, du yucca au thermostat, du thermostat au pouf orange, du pouf orange à
l’iBook. À l’instar du schéma reproduit sur la pochette, cette musique tourne
en circuit fermé, s’affadit en boucles stériles, se meurt en vase clos,
ressassant ad nauseam une histoire aux éléments chiants et immuables :
un petit cœur égratigné (pauvre chou), quelques gouttelettes d’eau salée, beaucoup
d’air expiré avec une lassitude apprêtée. Pas moche, Turning Down Water for
Air est pire : terne, tiède, mièvre. Mignon et toc.
L’un des deux singles
s’appelle No Surprise et, au-delà de la clignette à Radiohead
(dont Yuill a naguère repris le Packt Like Sardines in a Crushd Tin Box),
il est difficile de ne pas y voir un lapsus, un aveu, presque une philosophie. Or,
la musique n’a que faire des gens discrets, des gens polis, des univers feutrés.
Rageante fadeur : car, à défaut d’être un interprète inoubliable (quand on ne chante ni
bien ni mal, le mieux est sans doute de s'abstenir), Yuill est au moins un
électronicien habile, qui malaxe, polit et assemble chaque son avec amour, patience,
doigté, parfois même avec inventivité. Ce qui manque à son disque, comme à tant
d’autres, est donc tout bête : une flamme, un grain, un peu de folie ou de
passion. Un soupçon de radicalité. Allez, mec, secoue-toi, bouge, hurle,
provoque, salope ta belle ouvrage !
Yuill gagnerait notamment
à s’injecter en intraveineuse les disques de son compatriote Max Tundra
qui, avec une palette et des synthés similaires, une banque de sons identique (très
8bit par moments : pizzicati cristallins, empilements de briques
frénétiques) et ce que l’on devine être sous la déjante le même cœur d’artichaut,
propose de furieuses et soufflantes tourneries, bidouille une pop ludique et enfiévrée,
dessine une utopie colorée et funky, euphorisante en diable, comme un Prince de
pixels se déhanchant sur le sable de Koopa Beach. Quand l’un twiste et
festoie, l’autre, trop triste, s’apitoie – mille balles que le plus sincère
n’est pas celui qu’on croit.
James Yuill – No Surprise


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