Screen Vinyl Image : Interceptors
Le
monde se divise en deux catégories. Il y a ceux qui préfèrent la pleine
lumière, le jour éclatant, le grand air et la nature. En musique c'est l'école Beach
Boys, le surf californien, la gaité d'un soleil radieux et de vagues riantes.
Et il y a ceux qui préfèrent la nuit et la pénombre, les ambiances lourdes et
claustrophobes. Velvet Underground
est leur père à tous, à ces enfants des ténèbres qui se complaisent dans la
noirceur de la métropole grouillante. Screen
Vinyl Image est résolument de ces derniers. Le monde de ce duo new yorkais
(un de plus…) est celui du club tel qu'il se conçoit depuis les années 80 :
un lieu où le vice et le stupre règnent en maîtres. Celui où les yeux fatigués
et bouffis du cadre coké tentent de percer un lourd voile de fumée stagnante,
le cerveau buriné par les déferlantes incessantes de sons synthétiques et
obsédants. Les petits camarades de A
Place to Bury Strangers sont bien les enfants de la face obscure de la
lune, de ceux qui ne font pas de petits bisous à maman ou bobonne avant d'aller
faire dodo mais tombent dans les vapes dans le carré V.I.P., la capote encore
au gland.
Maintenant,
que l'on ne vienne pas dire que l'on réduit leur musique à un simple
phénomène de club digne de Dead Can Dance ou Talk Talk. Les années 80 font depuis
un moment leur retour en grâce, il est vrai. Elles furent certes, et on se
plait à le répéter à l'envi, parmi les pires pour les oreilles et les yeux,
faites de synthés immondes, de coupes de cheveux indécentes, d'atteintes
invraisemblables à la bienséance vestimentaire la plus élémentaire, et d'une
putasserie pop reaganienne obscène, incarnant le pire d'une musique vendue à
une économie de marché globalisée, cynique et agressive. Mais en rester là
serait faire fi de la diversité d'une décennie qui n'en finit pas de livrer des
trésors d'inventivité pour peu que l'on passe au-delà de la surface de soupe
aseptisée que Classique 21 et Nostalgie repassent obstinément. Tout cela, Screen
Vinyl Image le sait trop bien et l'illustre de façon assez brillante,
fourrageant gaiement dans un répertoire qui passe en revue toutes les vagues
qui couvrirent les années honnies de leurs flots.
New Wave ?
Le
grand mot est lâché. Le mot sale. Screen Vinyl Image en garde les synthés, les
batteries électroniques. Beaucoup. C'est d'ailleurs la spécificité de leur
musique par rapport à leurs copains de label déjà cités de A Place to Bury
Strangers : ce son fait pour les soundsystems surgonflés des clubs, cette
sensibilité aux rythmes électroniques qui fracassent tout dans les cerveaux
alors que les décibels passent les niveaux critiques. Comme du Mount Sims asexué, du Paul Oakenfold cocaïné, Giorgio Moroder sans Donna Summer.
No Wave ?
On
l'a dit on le répète, attention de ne pas prendre Screen Vinyl Image pour ce
qu'il n'est pas : un groupe pourri par la sensiblerie pop de la new wave
fm. Sans aller dans les extrêmes arty et décadents de zozos comme Teenage Jesus and the Jerks ou The Contorsions, ils ne font pas dans
le Bran Van 3000. Il y a une espèce
de défiance en même temps que de respect pour le matériau de base. Certes on
fait de l'électro sous forte influence eighties, mais on n'est pas non plus les
Buggles ! Eux-mêmes se
revendiquent plus d'un esprit post-punk, celui d'un Gang of Four ou de The
Wipers, mais surtout, à n'en pas douter, de cette sous-branche de
sous-branche, que dans la foulée de Joy
Division on a nommée :
Cold Wave ?
Interceptors pourrait être la BO parfaite d'un album
d'apocalypse technologique (le son de Death
Defiance n'est d'ailleurs pas sans rappeler le thème célébrissime de TERMINATOR
2). Et qui mieux que Joy Division et The
Jesus and Mary Chain ont exprimé la violence d'un univers industriel et
déshumanisé qui s'enfonce plus avant dans l'hédonisme ahuri de soirées
interminables de prise de psychotropes variés ? Pas de doute, SVI comme
APTBS a bien retenu les leçons de l'un comme de l'autre, et quand le vumètre
part dans le rouge et que tout crachote au maximum, on se prend à se demander si
le groupe ne tente pas une reprise audacieuse de In a Hole. Et si le son strident et torturé comme la rage noisy
appartiennent aux frères Reid, l'émotion qui perce derrière la crudité du
produit, elle, appartient au chant prolétaire désespéré de Ian Curtis.
Croisement
de genres on ne peut plus sympathique, du genre qui donne un sens et un poids à
l'emballage cellophané de l'ensemble. Le plastique et toc du son se recouvre
d'un scintillement métallique intense, donnant au tout l'aspect d'une machine
aussi propre à créer l'angoisse et la psychose que l'extase. Pas mal en soi
pour un premier album qui risque donc bien de séduire tout les amateurs de son
lourd et vénéneux, d'ambiances froides et délétères qui n'oublient pas de
couper leur masochisme avec une bonne dose d'élan festif. Dans le monde de la
nuit, espérons qu'une place sera faite à l'éclat atone et ferrailleux de Screen
Vinyl Image.
Fever


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