Gran Torino


A la mort de sa femme, Walt Kowalski, un ancien de la guerre
de Corée, est plus amer que jamais. Il ne supporte plus rien, ni ses deux empotés
de fils, ni la jeunesse de l'époque, ni le voisinage peuplé d'étrangers. Le
jour où il s'oppose à une bande de petites frappes, il devient bien malgré lui
le héros du quartier. Mais ce coup d'éclat marque surtout la naissance d'une
improbable histoire d'amitié qui pourrait l'aider à exorciser un passé qui le
ronge…

Voici donc l'ultime film en tant qu'acteur du vieux Clint.
C'est du moins ce que prétend Eastwood qui, avec ses 78 ans au compteur, n'en
continuera pas moins d'enchaîner les réalisations à un rythme proprement allenien. Un dernier rôle qu'il serait
difficile de ne pas lire comme le reflet vieilli du personnage de justicier
urbain qui lui a longtemps collé à la peau dans la foulée du DIRTY HARRY de Don
Siegel (1971). D'autant qu'il est à nouveau question ici d'exhumer des fantômes
du passé, histoire de s'en débarrasser pour de bon.

Un dernier tour de piste qui commence à vrai dire plutôt
mal. Dans la peau de Walt Kowalski, vétéran bougon de la guerre de Corée,
Eastwood passe le plus clair de son temps à cracher, grogner, monologuer en
maugréant et tordre son visage en une vilaine grimace de désapprobation, pour
bien montrer qu'il est un vieil aigri misanthrope. La suite, on l'imagine sans
peine. Au détour d'une rencontre, le vieux ronchon réac et raciste va
réapprendre à s'ouvrir aux autres, découvrant à sa grande surprise d'étonnantes
résonances dans le vécu de ses étrangers de voisins. L'histoire est connue mais
peu importe, puisque – c'est une constante dans les meilleurs Eastwood – le
plus important se joue ici entre les lignes, dans un sous-texte passionnant prenant
la forme d'une réflexion sur l'existence aux abords des
rivages de la mort autant que d'une introspection gorgée d'autoréférences (il
faut voir cette image-calque, splendide, du Dirty Harry pointant son arme face
caméra mais avec deux doigts ridés en guise de flingue).

Sur fond d'intrigue aussi rabâchée que casse-gueule se
dessine un autoportrait tout en nuances, rehaussé d'un humour vache qui fait
mouche et d'un réjouissant franc-parler. Eastwood déjoue un à un les pièges
qu'il a lui-même posés et gagne peu à peu de l'altitude, fort d'une mise en
scène et d'une narration d'une fluidité exemplaire. Derrière les envolées
empesées de CHANGELING, ce retour à une certaine sobriété, doublé d'un délicat retour sur soi, fait carrément plaisir à voir. On était venus pour
une banale histoire de justicier urbain et solitaire, on s'en retourne avec une
belle histoire de sauveur – au sens chrétien du terme – expiant ses propres
péchés en un ultime sacrifice. Plus question d'autoréférences à ce stade, place
au passage de témoin. Classe et digne. Comme le grand Clint.

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