Black Lips : 200 Million Thousand
Avec
les Black Lips rien n'est bien
compliqué. Leur musique se réduit à l'expression la plus simple du désir
suivant : du Rock ‘n Roll et tout de suite. Peu importe les détails, la
finition, la production, le poli du son, la justesse de la voix ou des
guitares. Vite fait, plus ou moins bien fait. Le plus compliqué reste dans le fond
de dépêtrer les raisons possibles qui les poussent à affubler leur musique
joliment branlante du terme Flower Punk alors que l'appellation garage rock
leur tendait grands ouverts ses petits bras musclés. Sans doute, bien sûr, pour
le plaisir de défier l'antinomie des termes et dire que dans le fond les
étiquettes on les retourne et on les fume… certes… Mais dans nos petits esprits
habitués à des productions moyennement finies de l'histoire du rock américain,
cette dénomination ne manque pas de faire résonner avec insistance les échos
lointains de la longue liste, quoique souvent trop méconnue de ce coté de
l'océan, de la musique alternative américaine, du garage rock des années
soixante et sa résurrection dans les années nonante à l'explosion des labels
indépendants dans les années quatre-vingt. Parce que derrière leur innocence et
leur je-m'en-foutisme cool les Black Lips convoquent une galerie de portraits particulièrement
réjouissante où se croisent entre autres The Troggs, The Vagrants, The
Shadows, The Sonics ou Lou Reed mais aussi ceux qui eurent à cœur de faire
vivre leur héritage, X, The Cynics, voire même Jonathan Richman et The
Replacements. Un potentiel évocateur que beaucoup de groupes de branleurs
similaires pourraient leur envier et qui donne un charme définitif à ce 200
Million Thousand, successeur de l'imparable Good Bad Not Evil.
À une
époque ou les concepts de crise et de décroissance font partie du quotidien de
l'homme de la rue, difficile de s'empêcher de penser que la musique du quatuor
montre le chemin. Quand l'on voit ce que des blockbusters surproduits comme le
nouveau U2 ou le (pathétique) dernier Guns ‘N Roses donnent, on ne peut
qu'éprouver de la sympathie pour l'ascétisme minimaliste des Géorgiens (pas la Géorgie de Staline,
hein ! celle des Etats-Unis). C'est aussi ce qui les rend infiniment
modernes malgré le fond rétro de leur production musicale. À force d'invoquer
une tradition minoritaire de la musique populaire, le dénuement de leur musique
devient sa plus grande richesse, sa raison d'être. Une protestation ? Rien
d'aussi sérieux, sans doute. Une revendication ? Rien d'aussi rationnel.
Une envie de foutre le bordel ? Peut-être, surtout histoire de souligner
que le terme Lo-Fi est aussi utilisé pour désigner la manière de procéder des
cellules terroristes. Ils ne calculent pas mais font péter un rock ‘n roll
instinctif basique et viscéral. Sous très forte influence sixties bien sur.
Avec un sens du fait main très punk évidemment (le style clous dans la bombonne
de butane ; l'album craque et est plein d'aspérités savamment laissées en
plein milieu du bousin). Mais avec une ferveur qui leur confère une crédibilité
invraisemblable. Au final, on se demande comment on peut prendre au sérieux de
tels zouaves et leur mélange, mais le fait est là : ça marche et pas qu'un
peu. La réussite de 200 Million Thousand,
c'est au panache que les Black Lips la forgent. On n'a pas de moyens, si ce
n'est ceux usés jusqu'au manche d'un rock quadri-décennaire, mais on a du cœur
et de l'envie à revendre. On n'a pas inventé la poudre, mais on sait la faire
parler. Ce même panache qui les amène à tailler les parfaits petits bijoux que
sont Starting Over (pas loin de la
qualité du Lou Reed de l'album Velvet
Underground) ou The Drop I hold
(superbe hymne incantatoire absurde qui élève le croassement de Cole Alexander à
la religiosité d'un chœur fervent), pas
gagnés sur papier mais d'une efficacité qui force le respect.
Alors,
bien sûr, d'aucuns pourront préférer la manière plus sophistiquée, par exemple,
des Eagles of Death Metal dans cet
exercice de réappropriation du rock sixties. Ce n'est pas de la dentelle de
Bruges que brode le quatuor. Le minimalisme de la production rebutera sans
doute plus d'une petite nature. Mais, une chose est sûre, leur enthousiasme radical
et extrémiste rend leur dernier-né infiniment sympathique. Récession ou pas,
nécessaire économie ou pas, les Black Lips ont de toute évidence décidé que la
générosité était plus que jamais de mise.


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