Le Havre [Critique - Cannes 2011]

Anthony et domeniko sont à Cannes où ils partagent la salle de bain d’un petit appartement cossu. Ils voient les films chacun de leur côté puis se retrouvent pour en parler devant une bonne tartine au fromage Ziz et un verre d’eau avec des petites crasses dedans. Ce matin, ils ne sont pas d’accord sur Le Havre, le dernier film d’Aki Kaurismäki présenté en compétition officielle…

domeniko (par sms) : Je sors du film de Kaurismäki qui est parfait ! Va le voir ou je te tue.

Anthony (par sms) : Merde. Je vais essayer de le rattraper alors. Je te tiens au courant.

Plus tard, de visu…

domeniko : Alors ?

Anthony : Mais quelle grosse merde, me suis barré après une heure tellement j’en pouvais plus. Faut être vraiment con pour aimer ça.

domeniko : s’toi l’con…

Anthony : Ca vaut pas plus d’une étoile ! Je pige pas quand tu dis que Le Havre c’est l’oeuvre la plus aboutie d’un réalisateur qui a souvent été taxé de cynisme. Le Havre est une petite merveille d’intelligence, d’inspiration formelle et d’humour décalé. Les références y sont nombreuses et elles contribuent à installer le film dans un rythme de comédie charmante, mâtinée de surréalisme. Le dénommé Marcel Marx est un ancien écrivain. Il s’exprime dans un français châtié et désuet, manie l’imparfait du subjonctif avec la même dextérité que le chiffon avec lequel il fait briller les chaussures. C’est un seigneur comme il en existait autrefois chez les gens de peu à moins que ce type de personnage n’ait jamais existé, mais cela, Aki Kaurismäki se refuse à le croire. Le réalisateur s’adoucit avec l’âge et son optimisme laisse rêveur. Quelle baratin d’abruti !

domeniko : s’toi l’abruti…

Anthony : NON C’EST TOI. J’en reviens pas que tu penses que chez Kaurismäki, le minimalisme est un art de stylisation du réel. D’aucuns seront d’emblée réfractaires à une façon de jouer qui consiste à réciter son texte, l’œil vide, mais il s’agit en réalité d’une formidable incursion dans l’absurde, parfaitement maîtrisée. Les dialogues sont systématiquement désynchronisés de leur sujet et c’est la porte ouverte aux surprises à chaque coin de phrase. Pour diriger son casting étranger (Jean-Pierre Darroussin, André Wilms, ..), le cinéaste s’est fié à la musicalité du langage et à la sobriété des mouvements qu’il veut les moins démonstratifs possible. Ils jouent tous mal et l’image est dégueulasse oui !

domeniko : s’toi l’dégueulasse…

Anthony : ouais bin va te laver d’abord ! J’ai au moins 3 douches d’avance.

domeniko : Mais tu trouves pas qu’au final, Le Havre est une histoire élégante et rythmée dans laquelle l’humour stoïque et la générosité priment sur les discours politiques et la gravité du quotidien ? Un film simple et à la fois très compliqué à réussir ? Une merveille ?

Anthony : va t’laver j’te dis…

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